Histoire du Luberon Jean Méhu
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LE GRAND MOYEN ÂGE.

COMTES DE FORCALQUIER ET COMTES DE PROVENCE.

En 1032, Rodolphe III de Bourgogne-Provence a légué ses biens à l'empereur romain germanique Conrad le Salique1.
Très absorbés par la marche de leurs états, les empereurs se souciaient fort peu de la Provence et l'autonomie des comtes-marquis y était très grande. Mais dans le troisième quart du XI° siècle, leur lignée n’avait plus d’héritiers mâles. Le partage de la Provence s’est donc effectué entre les descendants indirects de Guillelm-Guillaume le Libérateur : Girberge son arrière-petite-fille, qui allait marier sa fille Douce à Raimond Bérenger Ier de Barcelone2, et Adalacis3 (ou Alix) son arrière-arrière-petite-fille, qui avait épousé Ermengaud d’Urgel - sans oublier les comtes de Toulouse qui descendaient d’Emma, fille de Rothbald (le frère du Libérateur).Planche 086 - Le partage de la Provence dans le troisième quart du XI° s,  les lignages en présence

Au centre, le comté de Forcalquier était entre les mains d'un enfant : Guillelm III, fils de d’Adalacis de Provence (devenue Adalacis de Forcalquier) et d'Ermengaud IV, le puissant comte d'Urgel. Grâce à cette union, le comté de Forcalquier allait constituer pendant un bon siècle une véritable principauté autonome s'étendant du Mons Alvernicus, à l'ouest de Coustellet, jusqu'à Largentière-la-Bessée dans les Alpes (acquise vers 1150). La Durance et l'Ubaye lui servaient de limites au sud et à l'est. A l'ouest sa frontière était plus imprécise et serpentait le long du plateau de Vaucluse et des pentes du Ventoux, englobait les Baronnies tout en évitant le Diois et s'étirait jusqu'au Champsaur. C'était donc un territoire très montagneux, naturellement bien défendu, qui contrôlait parfaitement les axes principaux des Alpes du Sud - et notamment bien sûr l'antique voie Domitienne - d'où il retirait par le jeu des péages et des tonlieux puissance et richesse.

En dehors du comte de Forcalquier, un peu en retrait, le mieux placé parmi les prétendants au comté-marquisat de Provence demeurait Raimond (Raimund) de Saint-Gilles, comte de Toulouse, descendant d’Emma, la fille de Rothbald. Mais en 1095, au concile de Clermont-Ferrand, Urbain II a prêché la première Croisade, et Raimond de Saint-Gilles qui emmenait l'armée des « Provençaux » (les croisés du Midi) allait passer vingt ans au loin.
Pendant ce temps Girberge, veuve du comte de Gévaudan, et autre prétendante notable au comté-marquisat puisqu’elle était une arrière-petite-fille de Guillaume le Libérateur, a marié sa fille Douce à Raimond Bérenger Ier, comte de Barcelone, à qui elle a cédé ses droits sur la Provence.
Il a fallu attendre 1125 pour qu'un accord intervînt entre la maison de Toulouse, qui avait retrouvé un chef, et la maison de Catalogne. Un marquisat de Provence réunissant les terres placées au nord de la Durance et à l'ouest du comté de Forcalquier, ainsi que les châteaux de Beaucaire et de Vallabrègues, a échu au comte de Toulouse. Le reste du pays, baptisé comté de Provence, est allé au comte de Barcelone. Avignon, Caumont, le Thor et l'Isle-sur-Sorgues (le Pont de Sorgues) sont restées indivises.Planche 087 - Le Partage de la Provence (1125)
Mais les luttes n'ont pas cessé pour autant entre Catalans et Toulousains. Ces derniers appuyaient les revendications des comtes de Forcalquier ou des seigneurs des Baux (guerres baussenques 1142-1162), tandis que l'Eglise soutenait les comtes catalans que ces revendications visaient dans leurs biens. Sollicité par les divers partis, l'empereur romain germanique, suzerain de droit depuis 1032, a soutenu tour à tour tous les belligérants… qui lui paraissaient susceptibles de l'emporter. En 1178, Frédéric Barberousse est même venu se faire couronner à Arles pour tenter de rendre une apparence de réalité au royaume d'Arles.

C'est l'implication des comtes de Toulouse dans l'hérésie cathare qui allait décider de l'issue du combat.
En 1193, Ildefons (Alfonse) Ier, comte de Barcelone et roi d'Aragon4, avait marié son second fils, prénommé Ildefons lui aussi, à Garsende la petite-fille du comte Guillelm IV de Forcalquier - et son unique héritière5.
A la disparition d'Alphonse Ier, en 1196, Guillelm IV a bien tenté de remettre en cause l'accord de 1193 mais Alphonse II a tenu bon, avec l'aide de son frère Pierre II d'Aragon.
Raimond VI de Toulouse, aux prises avec l'Inquisition - il venait d'être excommunié - n'a pu profiter de la querelle.
En 1209, une croisade contre les Albigeois a mis le Midi à feu et à sang. C’était un peu la croisade de ceux qui n’avaient pas eu le courage d’aller en Orient - pas même celui d’aller piller et saccager Constantinople en 1204. Ils ne s’en sont montrés que plus cruels. En juillet, Béziers a été prise, et tous ses habitants ont été exécutés sur l’ordre d’Arnaud Amaury, ancien abbé de Cîteaux devenu légat du pape, qui aurait eu là la phrase terrible : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ». En 1215, Raimond VI allait être forcé de remettre le marquisat de Provence entre les mains du pape Innocent III, à charge pour ce dernier de le lui conserver pour son fils Raimond VII, s’il s’en montrait digne - aux yeux de l’Eglise, évidemment… En 1229 le traité de Paris en donnerait donc la propriété au pape.
Auparavant, l’année même de la croisade contre les Albigeois (1209), l'union entre les comtés de Provence et de Forcalquier est devenue effective à la mort de Guillelm IV et d'Alphonse II.

La double couronne comtale est alors revenue au fils de Garsende et d'Alphonse II, Raimond Bérenger V, âgé de cinq ans à peine. Emmené en Aragon, celui-ci a bien failli tout perdre quand un neveu de Guillelm IV, Guillelm de Sabran6, a revendiqué le comté de Forcalquier.
Ce n'est qu'en 1216, après s'être échappé du château où on le tenait prisonnier, que Raimond Bérenger V est revenu en Provence. Entouré de conseillers fidèles, dont Romée de Villeneuve que Dante devait placer dans son paradis pour « son œuvre grande et belle », le gouvernement du jeune comte s'est montré plein de modération et de sagesse.
Dès 1222 l'union avec le comté de Forcalquier a été renforcée après qu'il se fut (provisoirement) débarrassé de Guillelm de Sabran par un compromis qui laissait à celui-ci le titre de comte de Forcalquier jusqu'à sa mort (usufruit du domaine comtal et des droits seigneuriaux)7 en échange de la reconnaissance de la suzeraineté de Raimond Bérenger. Ultérieurement la plupart des descendants de Guillelm de Sabran, devenu Guillelm de Forcalquier, conserveraient ce nom de Forcalquier (tels en 1253 Laugier de Forcalquier seigneur de Saint-Martin-de-la-Brasque ou Gaucher de Forcalquier seigneur de Vitrolles) - et aussi en pays d’Aigues une partie des seigneuries qui appartenaient initialement au domaine comtal.
Après avoir réglé ce problème, Raimond Bérenger a entrepris d'organiser son domaine, notamment en multipliant les baïles, sortes de gouverneurs placés à la tête de baillies et chargés de représenter l'autorité comtale à travers tout le pays.
Voulant nettement séparer la justice de l’administration, il a créé des juges dans chaque baillie. Auprès de lui siégeait un juge supérieur du comté, qui redonnait vie à la vieille tradition du judex. Des clavaires percevaient les droits et jouaient le rôle de procureurs auprès de la cour de baillie.
En 1235 la Provence offrait donc l'image d'un état structuré et uni, doté d'une administration relativement cohérente et efficace.

AU XII° S., LE PREMIÈRE ÉMANCIPATION DES VILLES : LES CONSULATS.

Il faut dire qu'au terme des guerres de succession les choses avaient bien changé. Amorcé dès la fin du XI°, un mouvement d'émancipation de certaines villes s'est largement développé tout au long du XII° siècle.
Le morcellement des fiefs lors des successions, et surtout l'effort financier de la première Croisade, parfois aussi les luttes privées entre seigneurs, ont miné les ressources de la noblesse.
Parallèlement, les bourgeoisies commerçantes qui se sont reconstituées dans les villes dès la fin du X° siècle ont prospéré.

Un siècle plus tard, les Conseils qui secondaient les seigneurs se sont donc employés, sur le modèle peut-être de cités espagnoles ou italiennes (telles Léon en 1020, Burgos en 1073, Lucques en 1080, Pise en 1098…), à obtenir de ces seigneurs certains droits et franchises.
L'insécurité née des luttes pour la succession des comtes-marquis, qui pouvaient faire redouter un tumulte à l'intérieur même de leurs cités, tout comme la perspective de redevances (souvent fort conséquentes, sur le moment au moins) ont convaincu les nobles d'abdiquer certains de leurs privilèges.
Des organisations communales, ayant à leur tête des consuls (magistrats élus dans le Conseil, et investis de l'autorité municipale) sont apparues dans les documents à Avignon avant 11298, Arles vers 1130, Tarascon en 1150 - et sans doute plus tôt dans les faits, car une assemblée des personnages éminents de la ville est mentionnée à Arles dès 1040.
Peu à peu ces villes de consulat en sont venues à peser un poids considérable du fait de l'extension des droits concédés par la noblesse.

A Apt, des institutions communales sont également attestées dans la première moitié du XII° siècle. Elles plongent leurs racines dans un parlamentum réunissant les chefs des grandes familles de la cité. Un siècle plus tard, en 1252, un accord allait définir avec précision les droits respectifs de la seigneurie et de la ville : le consulat serait alors reconnu maître de la construction et de la garde des remparts de la cité, de la garde de ses clés, de la police des champs et des marchés, de l'établissement des impôts, de la gestion financière de la Commune, et enfin de l'octroi de la citoyenneté locale avec les droits inhérents9.

Même chose dans les villes de moindre importance échappant au contrôle direct du comte de Provence. A Pertuis, par exemple, où après que l'abbaye de Montmajour et l'usurpateur Guillelm de Sabran se furent partagés les droits sur la ville en 124210, et après que Guillelm de Pertuis (fils de Guillelm de Sabran) eut établi les premières franchises de la Ville en 1248, celle-ci obtint en 1251 la remise de ses clés à deux notables.

Enfin le mouvement avait bien vite débordé le cadre des villes pour gagner les campagnes, où dès le début du XIII° siècle, certains villages avaient été dotés de chartes de franchise : Viens par exemple avait reçu sa charte de libertés de Raymond Bérenger et de sa mère Garsende de Sabran dès 1221.
C’est qu’entre-temps les besoins financiers des nobles s’étaient encore accrus, car il avait fallu consentir des efforts considérables pour la rénovation des châteaux comme des édifices religieux.

Dès le milieu du XII° siècle cependant, quelques villes de consulat avaient pris parti dans les luttes opposant les diverses factions qui prétendaient à la succession des comtes-marquis.
Aussi Raimond Bérenger V, sentant le danger, a-t-il déployé toute sa persuasion au début du XIII° siècle pour amener certaines villes à renoncer à leurs consuls - ou, tout au moins, à détourner les villes de consulat du parti des comtes de Toulouse.
Cette politique a été couronnée de succès : à l'exception de Marseille qui s'est donnée à ces derniers en 1230 (mais a dû toutefois reconnaître la suzeraineté de Raimond Bérenger en 1243), le parti toulousain, vaincu (traité de Paris, 1229) et de surcroît toujours en butte à des interdits religieux (Montségur, 1244), a été pratiquement évincé de Provence.

AU XIII° S., LES AMBITIONS DES ANJOU ET LES VILLES DE SYNDICAT.

Mais en 1245 Raimond Bérenger V est mort. Son héritière, Béatrice, a épousé en 1246 Charles d'Anjou - le quatrième fils de Blanche de Castille, reine-mère de France, qui avait déjà, à la faveur du traité de Paris (1229), marié un autre de ses fils (Alphonse de Poitiers) à l'héritière de la maison de Toulouse, s'assurant ainsi la mainmise sur tout le Midi11.
Prince ambitieux, Charles d'Anjou s'est lancé dès 1248 dans l'aventure de la septième Croisade menée par son frère Louis IX (saint Louis).

En fait si l'on excepte les profits indirects (et au demeurant tout à fait étrangers à leurs objectifs) que les Croisades allaient procurer à l’Occident, ces expéditions ont constitué une formidable accumulation d'échecs et d'inepties en tous genres.
De la noyade de Frédéric Barberousse dans un fleuve de Cilicie (pendant la troisième Croisade) aux milliers de jeunes pèlerins allemands et français de la Croisade des Enfants morts d'épuisement (avant le début de la cinquième Croisade en 1215) en passant par la prise et la mise à sac de Constantinople pourtant chrétienne en 1204 (à la faveur de la quatrième Croisade), c'est une monumentale démonstration de rapacité, de vanité et de barbarie que la Chrétienté a donnée à l'Islam.
Hormis les succès militaires de la première Croisade, qui réussit à prendre des places importantes (Edesse, Nicée, Tarse, Antioche, Tripoli, Jérusalem), la seule victoire de l'Occident chrétien face à ses buts reste l'œuvre de Frédéric II de Hohenstaufen, roi de Sicile et des Romains, Empereur germanique à partir de 1212, l’allié de Philippe Auguste à Bouvines en 1214. Au terme d'une correspondance amicale avec le sultan d'Egypte Malik Al Kamil, Frédéric II a en effet obtenu de ce dernier, en 1229, tout ce pour quoi les princes d'Europe guerroyaient en vain depuis un siècle. Malheureusement, en butte à la soif de pouvoir de la papauté, Frédéric II avait été excommunié par le pape Grégoire IX qui avait en outre lancé une croisade contre la Sicile. Le pape a donc dénoncé le traité de Jaffa, et le patriarche Giraud d’Acre a un temps frappé d'interdit toutes les églises de Jérusalem - y compris le Saint-Sépulcre ! Poursuivie avec acharnement par Innocent IV, la politique papale allait commencer à porter ses fruits au moment de la septième Croisade (1247-1248).
Celle-ci s'est soldée par un véritable désastre pour les Occidentaux. Les Croisés ont certes réussi assez rapidement à s'emparer de la ville de Damiette sur le bras oriental du delta du Nil. Mais l'inondation annuelle, que les plans avaient superbement ignorée, les a enfermés là pour plusieurs mois. Quand enfin l'armée s'est remise en marche, elle était minée par la faim, la maladie, les désertions et l'indiscipline. A Mansourah, 10.000 chrétiens ont été faits prisonniers avec saint Louis pour lequel le sultan a réclamé une énorme rançon.

Capturé avec son frère, Charles d'Anjou est rentré en 1250 en Provence. Une situation fort compromise l'y attendait - cette fois-ci par l'agitation des Grands et l'organisation des villes affranchies en une ligue. Mais tant par la force que par la ruse et la diplomatie, Charles, aidé par son frère Alphonse de Poitiers devenu comte de Toulouse, a réussi à calmer les Grands et à démanteler les Communes.
Dès avril 1251, Arles puis Avignon se sont soumises et ont renoncé à leurs consuls, bientôt imitées par d'autres villes. En 1257, soit cinq ans à peine après qu'y eussent été définis les droits respectifs de la Commune et des seigneurs, Apt a fait sa soumission à Charles d’Anjou, lui a remis le consulat et a réclamé en échange sa protection pour les libertés et franchises précédemment obtenues (26 août 1257). Ces libertés, de fait, se sont vues confirmées par Charles et par tous ses successeurs, cependant que les 4 consuls de la ville ont été remplacés par 2 syndics remplissant les mêmes fonctions mais supervisés cette fois par un viguier dépendant de l'autorité comtale12. Peu à peu ce sont toutes les villes qui sont passées, bon gré mal gré, à ce régime de syndicat.
Le consulat allait survivre plus longtemps dans les campagnes. Peut-être parce que la suzeraineté du comte ne pouvait y être remise en cause, peut-être parce que celles-ci vivaient encore sur la tradition de relations instituées quelques siècles auparavant. A Cucuron, fief des Sabran d'Ansouis depuis 1193, des consuls partageraient encore en 1275 l'exercice de la basse-justice (police) avec les seigneurs.

Libéré des problèmes internes du comté, Charles a pu mettre en œuvre de plus grands desseins. Dès 1258, il a donc absorbé une partie du comté de Vintimille, et en 1259-1260 il a acquis une partie des Alpes italiennes, s'ouvrant ainsi des voies vers le Piémont et la vallée du Pô.
Mais surtout, la papauté ayant décidé d'en finir avec les descendants de Frédéric II, il a pu conquérir avec sa bénédiction le royaume de Naples et de Sicile (1266-1268).
Pendant un temps cela a laissé entrevoir des perspectives plus vastes encore, et fait revivre le terme de royaume de Provence. Mais le centre de gravité du pouvoir s'est déplacé vers le sud, et la région est devenue en 1277 une simple province du royaume de Naples.
La révolte de la Sicile à partir de 1282, soutenue par le roi d'Aragon, allait réduire à néant les projets de Charles qui s'est éteint en 1285.

Son successeur, Charles II le Boiteux (1285-1309), commençait mal son règne. Prisonnier du roi d'Aragon, il lui a d'abord fallu se libérer à des conditions très onéreuses avant de venir prendre possession de son royaume. Mais cette situation finalement a eu des effets inattendus. Car c'est pendant la captivité du roi que se réunirent pour la première fois en 1286 les Etats de Provence, et le sénéchal Jean Scot en profita pour instituer le corps des Auditeurs des Comptes.
Une fois libre, quoique confronté à de douloureux revers (telle que la perte de la Sicile), Charles II ne négligea pas la Provence mais s'appliqua à tenter par diverses ordonnances de rendre le droit plus humain et de perfectionner la législation et l'administration du comté.
Très soucieux aussi d'accroître son pouvoir direct, Charles II avait racheté en 1294 la seigneurie de Pertuis pour 2000 livres tournois. Les bourgeois se plaignant de mauvaises affaires, il octroya en 1298 de nouvelles franchises aux Pertuisiens (moyennant il est vrai le versement de 1000 livres supplémentaires pour la construction du couvent des Prêcheurs d'Aix) : exemption de fouage, de queste13, de corvées, des taxes sur les denrées alimentaires (pain, vin, viandes) et de l'entretien de la garnison du château.

LES PAPES EN AVIGNON ET LE RÈGNE DE ROBERT LE SAGE.

En marge du comté de Provence, cependant, les données avaient quelque peu changé. On se souvient qu’en 1215 Raimond VI de Toulouse avait dû remettre le marquisat de Provence au pape Innocent III. Après maints rebondissements, absolutions, excommunications, son fils Raimond VII avait fini par le récupérer manu militari en 1236.
Or, selon les clauses du traité de Paris (1229), Raimond VII avait marié sa fille unique Jeanne à Alphonse de Poitiers, frère de Louis IX (saint Louis) et de Charles Ier d'Anjou. Et à la mort d’Alphonse de Poitiers, survenue en 1271, c’est le roi de France Philippe le Hardi qui a hérité de lui. Bien que la papauté en fût toujours maîtresse (en vertu toujours du traité de Paris), le pape Grégoire X a donc été obligé d'acquérir en 1274 auprès de Philippe III le Hardi une grande partie de l'ancien marquisat de Provence.
Au fil des siècles celui-ci s'était étendu vers l'est, rognant sur les marges occidentales du comté de Forcalquier. C'est ainsi que le village d'Oppède, saisi par le pape en 1209, perdu ensuite, est retourné aux Etats de l'Eglise en 1274, tandis que Bonnieux devait constituer une petite enclave de terres pontificales dans le comté de Provence.
Au fil du temps, le vieux marquisat a également changé de nom : il est devenu Comtat Venaissin, baptisé d'après le nom de sa première capitale, Vénasque14 - la ville d’Avignon demeurant indivise jusqu'en 1348.
Capitale ? Le mot n'est pas de trop. Au début du XIV° siècle, en effet, un pape français (Bertrand de Got, Clément V) se sentait très malheureux en Italie, où les Romains se révélaient fort irrespectueux - et guère plus libre dans les états de Philippe le Bel, où il avait d'abord trouvé refuge. Sans doute Clément V ne pouvait-il oublier que ce même Philippe IV avait arrêté et humilié son prédécesseur Boniface VIII.
En 1309 donc, après avoir séjourné quelque temps à Lyon et à Poitiers, Clément V décida de venir s'installer à Avignon. C'était là le début d'une grande aventure, celle des papes avignonnais. Nous aurons l’occasion d’y revenir.

Car la même année 1309 a vu la disparition de Charles II, et la couronne comtale de Provence est passée à son troisième fils Robert15. En Italie, la politique de ce dernier a été essentiellement orientée par sa fidélité à la papauté installée en Avignon (parti guelfe) dans la lutte qui l'opposait aux empereurs germaniques (parti gibelin). Allié de Florence, qui s'est rangée sous sa bannière en 1313, il parvint à vaincre les villes de Pise et de Gênes et faillit réaliser l'unité italienne contre le parti impérial.
En Provence, à la suite de son père Charles II dont il avait été le vicaire (ou gouverneur), son règne (1309-1343) a surtout été marqué par les progrès de l'organisation administrative et judiciaire dont Charles II avait jeté les bases : clarification des fonctions du sénéchal, organisation de la Chambre des Comptes, création de nouvelles baillies et augmentation du nombre des villes soumises au régime du syndicat.
A Apt, suite au rachat des droits seigneuriaux, tous les droits de justice se sont trouvés réunis en 1313 entre les mains de Robert le Sage qui a fait de la ville le chef-lieu d'un bailliage : les pouvoirs judiciaires et administratifs y ont donc été exercés par un bailli ou juge royal (d'abord nommé chaque année, avant que la charge devienne perpétuelle et héréditaire au XVI° siècle) assisté d'un viguier, d'un sous-viguier ou clavaire, chargé de percevoir les droits, et de sergents. Comme dans les autres villes soumises à ce régime de syndicat, on pouvait néanmoins se pourvoir en appel des jugements du bailli auprès du sénéchal de Forcalquier ou de Provence.

A la suite de Clément V, qui s'était fixé à Avignon l’année même de l’avènement de Robert, bien qu'il résidât le plus souvent à Carpentras, ou au couvent Sainte-Marie-du-Groseau à Malaucène, de nombreux Italiens ont gagné la Provence.
Parmi eux, en 1315, un certain ser (monsieur) Petracco - dont le fils Francesco, alors âgé de onze ans, allait plus tard harmoniser son nom en Petrarca, Pétrarque. Après des études à Avignon puis en Italie, il allait rencontrer en l'église Sainte-Claire à Avignon le 6 avril 1327 Laure de Noves, épouse du comte Hugues de Sade (un ancêtre du célèbre seigneur de Lacoste). L'impossible amour qu'il allait dès lors lui vouer ferait de lui le plus célèbre des poètes de son temps, et le plus illustre des habitants de Vaucluse (Vallis Closa, aujourd'hui Fontaine-de-Vaucluse) où il devait séjourner de 1337 à 1347.

DES PROGRÈS TECHNIQUES TOUS AZIMUTS.

Voilà pour la politique et le carnet mondain. Il est temps d’en venir au pays - et à ses habitants. En dehors de l'émancipation des villages dans le courant du XIII° siècle, le reste (la succession des suzerains, les déboires de la papauté) ne les a pas beaucoup touchés, on s’en doute. Mais il en allait bien différemment d'une foule d'innovations qui avaient vu le jour à partir du XI° siècle.

C'est la métallurgie qui a connu les progrès les plus significatifs, et les plus riches de conséquences, dès la fin du XI° et le XII° siècle.
A l'époque mérovingienne, on se souvient qu'elle était de grande qualité, mais demeurait très empreinte de mystère, voire de magie - ce qui avait à terme participé à son déclin. Au XI°-XII° siècle au contraire, comme pendant l'époque romaine, il s’agissait un savoir-faire ordinaire, dépouillé de tout aspect artistique mais aussi de tout caractère magique - l'Eglise ne l'eût pas toléré - qui s'est développé avec la vigueur que lui conférait ce caractère populaire.
Forges et centres d'extraction ou de traitement du minerai se sont donc multipliés, à une époque où les gisements de surface étaient importants, et où de grandes forêts pouvaient fournir l'indispensable charbon de bois. C'est à l’époque romaine que l'on peut situer les plus anciennes des nombreuses petites exploitations ferrières dont on a retrouvé les traces à Simiane, à Rustrel, à Ferrassières ou à Sault par exemple. Mais c’est du Moyen Âge que datent la plupart d’entre elles. Toutes celles dont on peut déceler les traces aujourd'hui ne sont pas bien sûr aussi anciennes, les gisements de fer ayant continué longtemps à attirer les forgerons, fabres ou faures. De nos jours encore, il n'est pas difficile de trouver sur le plateau ou à ses abords, à Roussillon et à Rustrel bien sûr (dans les anciennes carrières d’ocre), ou encore près d'Oppédette, de petits nodules ferrugineux d'hématite, de pyrite ou de marcassite, sans parler des nombreuses scories qui témoignent de leur ancienne exploitation. Entre 1964 et 1990, l’association Alpes de Lumière a dénombré 259 sites à scories entre le plateau d’Albion, Lure et la vallée d’Apt16. Très souvent il n’y avait qu’un four mais on pouvait aussi les regrouper en batteries de huit ou dix unités. De toute façon c’était un travail éreintant, et il fallait une équipe de plusieurs hommes pour le mener à bien. Après avoir ramassé le minerai, il fallait en effet le trier, le réduire en tout petits morceaux puis le laver. On le mélangeait alors avec le charbon de bois. Puis on introduisait le mélange dans le four, par une ouverture pratiquée dans le haut de celui-ci. Ces fours étaient construits à même le sol. Leurs parois étaient constituées de tuiles brisées liées par un mortier de sable, fragile au départ mais qui se vitrifiait en cuisant. Le feu était mis et alimenté par le bas, activé à l’aide de soufflets et de tuyères. Les forgerons devaient chauffer longtemps et surtout éviter que le fer se prît en masse en refroidissant, car il fallait alors casser le four et en rebâtir un nouveau.
Très vite cette métallurgie régionale a trouvé de nombreuses applications agricoles ou artisanales. L'outillage y a gagné en qualité, en quantité et en diversité. Les innovations techniques ont suivi.

Dans les champs, grâce aux progrès de la métallurgie, on a vu réapparaître faux, pioches, bêches ou pelles en fer. Et les charrues sont parfois venues remplacer les vieux araires. Les unes et les autres se composent de quatre pièces de base : le soc qui ouvre le sillon est fixé sur un sep, rattaché à l'avant au timon qui le relie au joug et à l'arrière aux mancherons qui permettent au laboureur de guider l'ensemble. Dès l'époque pré-romaine, l'araire était parfois équipé de surcroît d'un avant-train à roues permettant au laboureur de le manœuvrer plus aisément et de mieux doser la force de son travail en faisant levier. Mais il demeurait un instrument de forme parfaitement symétrique - qui rejetait donc la terre retournée d'une manière égale des deux côtés. Pour obtenir un sol suffisamment ameubli et à peu près régulier, il fallait le passer plusieurs fois en croisant les raies. La charrue, tout en reprenant la structure de l'araire à avant-train, l'a dotée d'un coutre (pièce tranchante destinée à fendre la terre en avant du soc, qui rendait inutiles les défonçages préalables à la main) et surtout d'un versoir. Cette large pièce incurvée fixée d'un seul côté de l'instrument a plusieurs fonctions : elle entaille la terre en profondeur et, comme son nom l'indique, elle rejette celle-ci d'un seul côté, adossant les sillons l'un à l'autre - de sorte qu'il n'est plus besoin de croiser ceux-ci plusieurs fois pour obtenir un sol bien travaillé. En gagnant du temps, la charrue a permis de travailler des surfaces plus étendues. Et l'adoption au XIII° siècle du joug frontal, qui succédait aux vieilles pièces de bois qui prenaient les cornes des bovins, lui a donné une force nouvelle.

Dès les années 1150 les premiers moulins à vent ont vu le jour autour d'Arles, attestant la conquête de l'énergie éolienne. Ils sont venus se rajouter aux vieilles meules à traction animale et aux nombreux moulins que la redécouverte de la force hydraulique avait permis d’installer dès la fin du X° siècle17. Comme il s'agissait de propriétés seigneuriales, tous ces moulins, dits banaux, étaient frappés pour les vassaux d'une obligation d'usage. Cette source de revenus s'est rapidement révélée pour les nobles beaucoup plus importante que les terres : l'affranchissement de l'usage de ces moulins, comme celui des fours banaux, allait donc constituer un enjeu pour les communautés rurales durant les quelques siècles à venir.

PROGRÈS ET FAIBLESSES DES FAÇONS AGRICOLES.

Dès le XI° siècle le pain avait supplanté les bouillies dans l'alimentation, imposant bien vite le recours systématique à une rotation biennale ou triennale des cultures. Les céréales d'hiver (pour l'essentiel du blé dur) précédaient d'une année sur l'autre dans les champs les céréales de printemps (avoine, orge). Et une jachère permettait à la terre de récupérer, tandis que les troupeaux laissés en libre pâture l'engraissaient.
Le surcroît de terres que les défrichements avaient procuré était donc le bienvenu. Mais le travail de la terre demeurait épuisant, même si les défonçages à la pioche qui accompagnaient jadis le travail à l'araire s'étaient estompés dans le souvenir des hommes.
On pratiquait des labours multiples. Ils étaient en général au nombre de trois : deux labours successifs à une quinzaine de jours d'intervalle travaillaient la jachère qui allait être semée en blé d'hiver, le troisième retournait les chaumes de seigle ou de froment de l'année précédente avant de semer les céréales de printemps. Habituellement les semailles étaient suivies d'un hersage, effectué perpendiculairement aux raies, qui était destiné à briser les mottes de terre et à mélanger les graines et la terre : une fois encore c'est le développement de la métallurgie qui a permis à la herse, initialement en bois, de se répandre et d'éviter un éreintant labeur à la main. Celui-ci restait cependant de mise pour le sarclage des champs semés, qu'il fallait débarrasser des mauvaises herbes au printemps et au début de l'été.
Mais à côté des énormes avancées, liées à l'usage d'instruments plus perfectionnés, en fer, certaines pratiques agricoles fondamentales ont peu progressé.
C’est notamment le cas de la fumure des terres, qui est restée très pauvre. En 1316, les Bot, seigneurs des lieux, ont reconnu aux habitants de Saignon représentés par leurs syndics le droit d'aller dans le terroir de Sivergues y récolter le buis : c'est en effet celui-ci, quoique relativement ingrat, qui a fourni - et jusqu'au plein XIX° siècle - l'engrais le plus abondant. Car l'engrais organique d'origine animale, le fumier, demeurait rare : du fait d’une stabulation très limitée, c'est à la vaine pâture pratiquée sur les jachères qu'il revenait de fournir l'essentiel des apports. Sans doute est-ce là ce qui explique la progression toute relative des rendements, qui s'étageaient encore alors pour la plupart entre 2 et 4 mesures récoltées pour 1 mesure semée au XIII°-XIV° siècle.
Le document de 1316 va plus loin qu’une indication sur la façon de fumer les terres : c’est tout un pan de la vie d’un village du Luberon au début du XIV° siècle qu’il éclaire.
Les ressources d’abord. Outre le buis, on y apprend en effet que les habitants de Saignon avaient le droit d’aller à Sivergues couper le bois (menuiserie, chauffage, charpente), ramasser les glands pour les porcs, prendre la ramée pour les moutons, faire paître leurs troupeaux, et cueillir le thym et la lavande.
Les conflits ensuite. Car naturellement ce « droit » devait être rejeté par les habitants de Sivergues - et il allait s’ensuivre… cinq siècles de luttes, et de procès divers !

L’ÉLEVAGE.

Seule source de fumure « riche », quoiqu’elle fût rare du fait d’une pratique assez limitée de la stabulation, l'élevage demeurait donc indispensable aux façons culturales et conservait partout une place très importante. Ce n’est donc pas un hasard si la transhumance, oubliée depuis la fin de l'Empire romain, est réapparue au XIII° siècle.

Selon les documents qui mentionnent ses organisateurs il s'agissait alors toutefois, assez curieusement, d'une transhumance inverse : c'étaient les seigneuries rurales ou les premières communautés villageoises de montagne qui envoyaient leur bétail passer l'hiver en plaine.
Peut-être faut-il voir là les effets d'une nouvelle variation du climat. De fait, on a vu que des précipitations plus régulières, plus douces aussi, s’étaient imposées depuis la fin du XI° siècle. Et comme les températures, moins soumises à de violents écarts que par le passé, se sont rafraîchies à l'orée du XIII° siècle, annonçant la première poussée de ce que l'on appellerait bien plus tard le petit âge glaciaire18. On peut imaginer que les chutes de neige plus conséquentes ont surpris les montagnards qui ne disposaient pas des structures nécessaires pour faire hiverner sur place, à l’abri, leurs troupeaux d'ovins (bergeries, et surtout fenières).
Très vite cependant il est apparu que la transhumance était pour eux un bon moyen de compléter leurs revenus : l’engrais que leurs troupeaux apportaient pouvait se vendre cher. Et il profitait bien davantage aux terres alluviales de la plaine qu’aux landes de la montagne dans lesquelles il se perdait auparavant.

C'est un peu plus tard dans le XIII°, voire au début du XIV ° siècle, que la transhumance a retrouvé son sens « classique » - gallo-romain ou moderne, en tout cas - de la plaine vers la montagne. Mais ceci demeure assez théorique. Dans la réalité, les mouvements de troupeaux19 sont restés les mêmes, dans le même sens, au même moment, et sur les mêmes chemins. Ce sont les propriétaires des troupeaux qui ont changé, et leur point d’attache - tandis que le mouvement se structurait et prenait de l’ampleur.

Entre-temps en effet l'Eglise puis la grande noblesse s’étaient emparées de l'affaire : Pontevès, Castellane, Agoult, ont pris en charge l'organisation de la transhumance, dont ils ont fait assez rapidement une sorte de monopole en rachetant des droits de pacage en plaine et en montagne.
En quelques années le développement de la transhumance a été exceptionnel. Très vite la situation a évolué vers un surpâturage. En 1344-45 la Chambre des Comptes s'est inquiétée du nombre des transhumants qui commençaient à menacer les alpages des communes fréquentées - lesquels, en dépit des franchises, appartenaient toujours au domaine royal. Au printemps 1345, des mesures limitatives ont été prises en même temps qu'une procédure était ouverte pour examiner les droits déjà acquis. Mais en juin de la même année 1345, les trois grandess familles citées plus haut faisaient encore garder près de 2.900 moutons et chèvres sur les seuls pâturages de Castellet-les-Sausses, entre Annot et Entrevaux !

L'élevage des ovicapridés n'est pas le seul attesté. On trouve également au XIII° siècle des troupeaux de bovins assez conséquents, de l'ordre de cinquante à quatre-vingts têtes, souvent utilisés eux aussi pour fumer les terres.
En plaine comme sur les plateaux de faible altitude où ils les faisaient paître, les grands propriétaires les confiaient à des professionnels dont le sort était parfois enviable : les « premiers bouviers » des Hospitaliers de Provence, par exemple, disposaient, au début du XIV° siècle, de revenus comparables à ceux de paysans libres exploitant une douzaine d'hectares, sans toutefois assumer les charges d'une telle exploitation ni connaître le risque d'une mauvaise année.

A LA CONQUÊTE DU SOL.

Les progrès techniques ont fourni les moyens pour de nouveaux défrichements. La croissance de la consommation du pain et la faiblesse des rendements en ont fourni le besoin.
La forêt a reculé. Sur les pentes du Luberon, de nouvelles petites agglomérations ont vu le jour : Châteauneuf/Notre-Donne (Notre-Dame) et Châteauvéron, par exemple, au nord-ouest et au nord de La Bastide-des-Jourdans, citées toutes deux en 1235 - et désertées avant la fin du XIII° siècle au profit de la Bastide qui avait été fondée, elle, avant 1229 (puisqu'à cette date la création en a été confirmée par Raimond-Bérenger V).

En fait c'est un peu plus tôt - dès le XII° siècle, voire à la fin du XI° siècle - que les zones marginales constituées par les plateaux de faible altitude avaient été colonisées.
Pendant l'épiscopat de Lauger d'Agoult (1103-1143) un certain Pons Farald a fait don de ses biens sur le territoire de Buoux à l’abbaye de Saint-Victor et au prieuré (monasterium) de Saint-Symphorien (dépendance de cette abbaye depuis le milieu du XI° siècle).
Ce Pons Farald n'était pas n'importe qui. Par son grand-père maternel Farald (donateur de terres à Clermont en 1041) et sa grand-mère paternelle Hermengarde il descendait du Warac20 qui, avec son frère Rothbert, se proclamait fondateurs de l’abbaye Saint-Eusèbe de Saignon en 1004, après que l’évêque d’Apt Nartold eut placé le castellum de Saignon sous leur garde en 976. Largement possessionné dans le Var comme toute cette branche de la famille, tige des Féraud (Farald) de Thorame, on peut penser que Pons Farald n’était que modérément concerné par ses propriétés du Luberon.
Mais ce n’est pas ce qui le rend intéressant ici. La charte par laquelle il a donné à Saint-Victor et à Saint-Symphorien tous ses biens à Buoux mentionnait les noms de Cantadux (Chantebelle, à l'ouest de Sivergues) et du podium de Furcas (Fourcadure, entre les Tourettes et Buoux) de même qu'un site dénommé la Bocheta, apparemment situé entre Fourcadure et Buoux21. C’est donc qu’il existait déjà à cette époque sur le plateau des Claparèdes des habitats isolés, vraisemblablement de création assez récente : il ne peut s’agir en tout cas des vieux habitats-refuges resserrés autour des vestiges gallo-romains ou paléochrétiens que nous avons envisagés plus haut.
A contrario on a vu en pays d'Aigues que dans le courant du XI° siècle les seigneurs étaient tentés de regrouper leurs gens autour de leurs châteaux. Or c'est clairement un mouvement inverse qui a prévalu ici à la fin du XI° ou au début du XII° siècle. Que signifient donc ces implantations ?
Dans la même charte est nommé le passus de Biol, le passage de Buoux, et il semble que les fermes citées dans la charte de Saint-Victor s'égrenaient le long d'un itinéraire : «...de Cantadux usque ad passum de Biol, et usque la Bocheta, et usque ad podium de Furcas22…»  En fait ce semble être un tronçon de l'antique voie traversant le Luberon de Cucuron et Vaugines à Apt, déjà évoquée dans la charte de donation de Vaugines en 1004 (via publica que discurrit de castro Cucurone in valle speculi) qui est décrit ici. Les campagnes citées étaient donc facilement accessibles par ce chemin, ce n’étaient pas des écarts. Et on ne peut s’empêcher de penser que c’est cette proximité que l’on a recherchée, que c’est à cause de ce chemin que ces terres-là ont été défrichées.
Au XII° siècle, dans un contexte climatique encore assez doux mais humide, les zones de pacage devaient l'emporter ici sur les champs. La création ex-nihilo de petites fermes destinées à accueillir les troupeaux, que l’on devait impérativement retirer des terres quand le blé levait, s’impose donc avec une certaine insistance : les jachères ne pouvaient pas nourrir toutes les bêtes dans la plaine.
Pourtant on se trouve là un siècle, voire un siècle et demi, avant les traces de la première transhumance médiévale. Dès avant l'organisation de vastes déplacements, il faudrait alors envisager qu’il y a eu des mouvements de troupeaux entre les plateaux et les vallées limitrophes - un peu comme on l'avait imaginé, déjà, au Néolithique final. Il aurait donc pu y avoir localement des prototypes de transhumance médiévale dès la première moitié du XII°, voire la fin du XI° siècle - modèles à la fois plus simples dans leurs cheminements et leurs structures, mais aussi plus variés dans les cheptels concernés puisqu’ils pouvaient s’étendre aux bovins. Sous réserve de fouilles, on pourrait alors, tout aussi bien qu’à l’époque romaine, rapporter à cette séquence certaines structures de pierre sèche, tel l’enclos de l’Ouvière à Bonnieux23, dont la signification, et par-dessus tout la datation, demeurent imprécises.
Sans doute les terres de Pons Farald sur le plateau des Claparèdes n’étaient-elles pas que des « réserves » où l'on retirait le bétail quand il risquait de devenir trop encombrant dans la plaine en débordant les jachères. Les véritables défens24, au demeurant, n’allaient apparaître qu’au XIV° siècle. L’activité pastorale devait être prédominante à Buoux. Mais il serait trop restrictif d'imaginer les terres vouées exclusivement à celle-ci : bénéficiant elles aussi de l'engrais naturel du bétail, quoiqu’une partie s’en perdît au pied des genévriers, des buis et des chênes pubescents, elles devaient au contraire être mises en culture à tour de rôle - même si la pauvre nature de leur sol et la présence des troupeaux limitaient nécessairement cette activité.
On peut alors considérer que ce sont l’implantation de ces petites fermes et la partition annuelle des terres sur le plateau qui se trouvent à l'origine des premiers bories, comme des innombrables murets de pierres sèches qui jalonnent les Claparèdes. Il y a toujours eu des pierres, là. Les mentions anciennes du lieu (clapariarium pratum, in claperiis) ne prêtent pas au doute. Et pour défricher autour des fermes citées plus haut il a dû falloir déjà beaucoup épierrer au temps de Pons Farald. Plus tard, avec le froid et l'enneigement qui sont devenus monnaie courante au XIII° siècle, on peut imaginer de surcroît que les pierres du plateau se sont mises à « pousser » en hiver, comme cela se produit encore aujourd'hui sur les Causses du Quercy (Gramat, Limogne, Livernon)25 : les gelées qui dilatent le calcaire le font en effet éclater en morceaux, et font remonter ceux-ci à la surface au printemps, rendant nécessaire l’épierrement des champs… Jusqu’au XIX° siècle, la construction de cabanes et de murets en pierres sèches suivait tout naturellement, destinés pour les unes à abriter selon les années bergers ou laboureurs, pour les autres à cantonner les troupeaux en dehors des zones cultivées. Rien cependant, dans ce refroidissement du climat, qui risque de menacer l'équilibre des activités agricoles ou pastorales : c'est vers 1300 que l'on situe l'apogée de l'économie agricole en Europe occidentale26.
Agriculture et élevage demeuraient donc étroitement liés, et pour longtemps encore. Mais tandis que dans les plaines on avait un pacage auxiliaire des cultures, sur les plateaux voisins on trouvait plutôt des cultures que l’on peut considérer comme annexes au pacage : à la complémentarité des activités répondait une complémentarité des terroirs - et ceci se révèle fort intéressant pour l'histoire d’un village comme Buoux, où l'agglomération ne s'est constituée que dans la seconde moitié du XVII° siècle, l'habitat dispersé prévalant jusqu'à cette époque.

En tout cas le prieur Inguilbert paraît avoir été très satisfait du don que Pons Farald a fait à Saint-Symphorien : pour le remercier il lui a offert une mule valant quatre livres.
Il est vrai que le prieuré devait être assez riche à l’époque. Car l’élevage et son corollaire agricole n'étaient pas au XII° siècle les seules activités dont on peut trouver la trace autour de Saint-Symphorien. Une charte de l'abbaye de Saint-Victor, maîtresse des destinées de Saint-Symphorien, en révèle une autre27. L'acte, qui rappelle une convention antérieure, indique que le prieur de Saint-Symphorien doit annuellement à l’abbaye, à titre de pension ou de redevance, 24 verres à boire pour les besoins de son réfectoire. Sans doute la petite fabrique primitive était-elle établie près de l'établissement si elle ne relevait pas directement de lui. Dépourvu du fer qui eût permis l’installation de forgerons, le Luberon était bien à même de fournir le bois nécessaire à l'alimentation des fours.
C'est là en tout cas le premier témoignage de verriers installés dans le vallon de l'Aiguebrun. Ce n’est pas le seul. En 1345 on retrouve effectivement la trace de deux autres verriers, installés cette fois-ci à la Roche d'Espeil - et condamnés à 10 sols d'amende, l'un pour avoir molesté un juif aptésien et l'autre pour avoir frappé un clerc28.

DES NOMS PLUS PRÉCIS.

Alors même que les défrichements l’élargissaient, partout l’espace semble s’être resserré - parce que les zones vierges, sauvages, ont reculé.
Un monde nouveau se mettait en place.
Et pour en définir les diverses parties, la nécessité de nouveaux noms ou de noms plus précis s’est fait sentir.

Le XI° siècle nous avait déjà livré le nom de la valle speculi qui s’étendait de la Roche d’Espeil à Saint-Symphorien.
Dans la première moitié du XII° siècle, on découvre donc avec Chantebelle (Cantadux) et Fourcadure (podium de Furcas) le nom de Buoux - sous la forme de passus de Biol, passage de Buoux, car le village n’existait pas encore. Il semble avoir évolué très vite en un Buolis plus pérenne que l’on rencontre dès 1158 dans une bulle du pape Adrien IV - le pape anglais - et se retrouve ensuite dans les années 1290.
Il est associé cette fois à un Aygabronum, dans lequel il est facile de reconnaître l’Aiguebrun. On ne sait s’il a tiré son nom du reflet des forêts profondes dans ses eaux limpides, ou bien des feuilles (de chêne blanc, de hêtre aussi à cette époque) qui se déposaient sur son fond rocailleux où elles se décomposaient lentement. Mais il reste frère de tous les Jabron de Provence : sur la célèbre carte de Cassini, établie en 1762, il portait d'ailleurs ce nom que l'on retrouve à Dieulefit, à Noyers au sud-ouest de Sisteron, au défilé de Pierre-Ecrite (celui de Dardanus, le Préfet du Prétoire des Gaules, en face du précédent, sur la rive gauche de la Durance), ou encore à… Jabron, sur le Jabron, au nord de Comps-sur-Artuby !

Mais il n’y a pas eu que de nouveaux vocables pour apporter plus de précision dans les appellations. Parfois ce sont des noms déjà connus dont l’acception a changé légèrement.
Au nord du Luberon, ce que nous appelons pays d’Apt s’appelait comté d’Apt au IX° et X° siècle. Le terme de pago Aptense ou pago Atense n’a commencé à apparaître aux côtés de ce comté d’Apt qu’au X° et XI° siècle - et bien timidement au demeurant.
Il en va tout autrement au sud du Luberon. Jusqu’au XIII° siècle le terme de pays d’Aigues désignait une réalité bien différente : il ne vient pas en effet comme on pourrait le penser des nombreuses sources qui parsèment (ou parsemaient) le sud du Luberon, mais du nom latin d’Aix, Aquae Sextiae. Depuis l’annexion de la tribu des Dexivates par les Salyens au deuxième âge du fer, les deux entités étaient restées liées : lors de la conquête romaine, le sud du Luberon a donc été rattaché à la forteresse puis à la ville d’Aix. Au début le terme de pagus Aquensis s’appliquait à tout le diocèse d’Aix-en-Provence, en alternance d’ailleurs avec les vocables de comitatus Aquensis - comté d’Aix, parce que l’archevêché était entre les mains de la famille des comtes de Provence - et d’episcopatus ou archiepiscopatus Aquensis. La première distinction du territoire compris entre Durance et Luberon se trouve dans la donation à Montmajour établie en 961 ou 963 à Ansouis par ce Gens auquel le comte Boso avait confié la garde du château appartenant au domaine royal : on y trouve précisé in pago Aquensis superiore. Mais il faut attendre le XIII° siècle, malgré le rattachement plus précoce au comté de Forcalquier, pour le terme de pagus Aquensis désigne plus couramment le territoire compris entre Durance et Luberon.

Et celui-ci, alors ? Du Luerio, Luerionis romain, son nom a évolué en un bas-latin Lebredo, Lebreo, Lebreonis. Il serait ensuite, en vieux français, le Lébron - dont une bergerie, sur le territoire de Cabrières-d’Aigues, a conservé le souvenir… Plus tard aux XVI°, XVII°, XVIII° et XIX° siècles il allait évoluer en Léberon (notamment sur la carte de Cassini et encore pour Fernand Sauve, dans les Mémoires de l’Académie de Vaucluse en… 1904), Libéroun ou Lubéroun provençaux qu'il convient de traduire aujourd'hui par Luberon - et non pas, bien sûr, Lubéééron, à moins… de vouloir se rendre chèvre !

LES ROUTES, LEUR ENVIRONNEMENT

Que ce fût dans le comté de Forcalquier, souvent qualifié de seigneurie de route, ou dans le comté de Provence après 1209, voire dans le marquisat de Provence pour la frange occidentale du Luberon, le mouvement de renouveau que l’on a vu naître au XI° s. et prendre corps entre le XII° et le XIV° s. s’est appuyé en premier lieu sur une nouvelle structuration de l’espace. Les routes, celles que l’on a remises en état et celles que l’on a créées, y ont tenu une place primordiale.
Les comtes y ont veillé, de même qu’ils ont été les instigateurs des nombreuses implantations d’habitats, de tours ou d’églises le long de ces routes. C’est d’une véritable ossature qu’ils ont voulu doter le pays, et il y a là une vraie volonté politique.

Dès 1229, Raimond Bérenger V a imposé aux marchands qui parcouraient la région une nouvelle route, empruntant la vallée de l’Eze, pour relier Aix et Forcalquier : elle se trouve à l'origine de la fondation du village de La Bastide-des-Jourdans, également mentionnée en 1229, et très vraisemblablement de la construction du grand donjon de La Tour-d’Aigues dans la seconde moitié du XIII° siècle. Peu après la Bastide-des-Jourdans, dans les années 1230, on trouve une autre création de même nature : c’est la Bastide-de-Savaric (aujourd’hui La Bastidonne) cette fois-ci sur un nouvel tranversal axe reliant Pertuis à Manosque.
Plus à l'ouest, les mêmes principes avaient présidé un peu plus tôt à la fondation de Puyvert (cité en 1216) et de Puget dont le nom, apparu aussi en 1216, devait déjà recouvrir un château (implanté au-dessus du débouché du petit vallon de Font-Puden dans la plaine) et une église (située à 300 m au nord-est, près de la vieille piste longeant le sud du Luberon).
En aval encore, Mérindol (cité pour la première fois en 1221, castrum dès 1225) a été fondé par le comte Raimond VII de Toulouse à l’endroit où un chemin se détachait de cette piste pour franchir la Durance : en des temps où la rivière vagabondait librement dans le fond de la vallée, changeant de lit à chaque crue, le rocher de Mallemort29 fournissait un repère sûr pour traverser, en même temps qu’un ancrage solide, et on voit là qu’il importait d’en structurer et d’en contrôler l’accès. Même chose à Mirabeau où l'installation d'un pont (ou, plus sûrement, d'un bac)30 avant 1251 relève d’abord d'une stratégie : organiser le passage de la Durance pour mieux le contrôler.
A lire ces lignes, on pourrait se croire revenu au temps où la logique seigneuriale commandait seule, et souvent très autoritairement, l'implantation des agglomérations. Il n'en est rien. Il est exact que l’implantation de nouveaux centres d’habitat a entraîné parfois la ruine de petites agglomérations plus anciennes. C’est le cas autour de la Bastide-des-Jourdans : le développement du nouveau village allait s’effectuer aux dépens des hameaux de Limaye (connue dès 1027), Châteauneuf ou Notre-Donne (en ruine en 1235) ou Châteauvéron (probablement créé peu avant 1235, après la Bastide-des-Jourdans). Mais il s’agissait d’habitats dotés de terroirs forestiers, difficiles à défricher, à entretenir et à cultiver, et surtout trop faiblement ancrés pour pouvoir lutter avec un habitat de route qui, même peu important, devait représenter la « civilisation », ses facilités… et ses tentations. A la différence du XI° s. pourtant, on a recherché des sols fertiles et bien exposés pour les nouvelles implantations. C’est le cas à Puyvert, Puget, Mérindol. Cela semble l’être aussi à Châteauguyon, petit village doté d’une tour (castrum) près de La Motte-d’Aigues, fondé dans le courant du XIII° siècle et qui devait disparaître avant 1388 sans laisser de traces. C’est également vrai à Cabriérettes (Cabrières-d’Aigues) où l’habitat a doublé au nord-est, en 1337, le vieux village de Roubians moins bien pourvu en sources. Si une volonté seigneuriale se fait jour très clairement dans les implantations de nouveaux habitats, celle-ci s’inscrit dans une logique économique, agricole tout autant que commerciale, et non plus militaire. Le mouvement était sans doute en germe dès le début du XII° siècle : fondée avant 1118, la petite agglomération de Villelaure devait ainsi en quelques décennies supplanter Trésémines, assis sur un point stratégique pour contrôler le passage vers Ansouis, mais dépourvu de bonnes terres. On en trouve une autre illustration au petit castrum de Sanson, situé aux Pécouillons, à l’est de Pertuis, de fondation apparemment assez tardive dans le XII° siècle, qui disposait d’un bon terroir dans le vallon de la Dévention (déjà occupé par un habitat antique) et permettait en outre de surveiller la Durance à la sortie du défilé de Mirabeau. Dévasté avant le milieu du XIII° siècle par Guillelm de Sabran-Forcalquier, seigneur de Pertuis, le site, trop à l’écart, n’a pu renaître malgré les efforts de Mathilde de Reillanne une décennie plus tard.

Il n’y avait pas que de nouveaux habitats, villages ou hameaux, le long des routes. Il y a eu également, sur les routes elles-mêmes - ou plutôt… sous les routes - l’ébauche d’une véritable renaissance des ouvrages d’art, quoiqu’ils n’aient pas eu la technicité des ouvrages romains.
On pouvait le percevoir déjà à travers les stratégies mises en œuvre à Mérindol et à Mirabeau, les travaux ont porté en priorité sur le passage des rivières et la construction de ponts. Un climat plus frais, plus humide, mais en même temps moins violent, a permis des aménagements que les excès de la séquence précédente devaient rendre vains - et que la rudesse humaine des X°-XI° s. n’aurait pas permis de toute façon. Dans le Luberon le plus intéressant de ces ouvrages demeure celui qui se trouve en dessous du carrefour des D 36 et D 943, à quelques centaines de mètres en amont de la grotte des Brigands, sur la vieille voie d'Apt à Marseille. Il est certes moins élégant et moins aérien que celui de Mane sur la Laye31 (juste à l’ouest du prieuré de Salagon). Orné d'un splendide rayonnement de pierre plus récent (qui trouve son pendant sur un autre pont à l'entrée de la « combe » de Lourmarin, à la cote 208) on peut toutefois rattacher son gros œuvre à la fin du XII° ou au début du XIII° siècle.

Au nord du Luberon la vieille voie Domitienne, au sud l’axe passant par Lauris, le prieuré Saint-André de Lourmarin, Ansouis et La Tour-d’Aigues (ou Saint-Martin-de-la-Brasque), étaient donc très fréquentés. Véritable clé du pays d’Aigues depuis le milieu du X° s. (acte de 961 ou 963) Ansouis comptait environ 250 feux ou foyers en 1331 - ce qui en faisait, avec près de 1500 habitants, une véritable petite ville.
Mais les voies transversales et les voies secondaires n’étaient pas oubliées : en 1253, la comtesse Béatrice de Provence a ordonné à Laugier et Gaucher de Forcalquier (fils de l’usurpateur Guillelm de Sabran) de supprimer les péages qu’ils percevaient dans leurs seigneuries de Saint-Martin (Castelas) et de Vitrolles (Castellas).
Les routes mieux entretenues - ou tout simplement entretenues - étaient parcourues par de nombreux colporteurs qui allaient de foires en marchés. A l'instigation des bourgeois, mais surtout des seigneurs, ceux-ci se sont multipliés. C'est ainsi qu’au XII° siècle le marché d'Apt est cité pour la première fois dans un acte - ce qui ne signifie nullement qu'il n'existait pas auparavant : le marché de Pertuis s'était en effet organisé dès la première moitié du XI° siècle. Au XIII° siècle en tout cas on trouve ensuite mention des marchés de Cadenet et de Cucuron. Et les grandes foires de Beaucaire, instaurées en 1217 par Raimond VI de Toulouse, n'avaient rien à envier à celles de Champagne : agents des premières grandes compagnies internationales (gênoises, vénitiennes ou florentines), grands marchands, petits colporteurs et clientèle privée s'y retrouvaient parmi les bateleurs sous l'égide des changeurs, véritables personnages clés des grandes foires médiévales dont ils assuraient le succès en garantissant la convertibilité des différentes monnaies qui circulaient, et dont le poids en argent était susceptible de varier selon le lieu et la date de leur émission32.

... ET LES CHEMINS DE L’AMOUR.

Qui dit marchés, dit cependant affluence de populations - et auberges, et autres lieux de plaisir… Dès le XIII° siècle on trouve de nombreuses mentions de bourdeaux ou bordeaux qui parfois se dissimulaient dans les estuves (étuves, ou bains publics). Non que les mœurs fussent moins libres auparavant - mais c'est à partir du XIII° siècle que l'on s'est préoccupé de les réglementer.
Il s’agissait d'abord de cantonner leurs activités, de leur assigner un quartier ou des rues particulières : bonne rue à Marseille, rue Chaude à Aix… Apt au début du XIV° siècle avait plus explicitement sa rue des Femmes, dans le faubourg du Barrat où se tenaient les marchés hebdomadaires, tandis qu'un autre quartier avait conquis l'appellation de quartier das drudas, des putains. Beaucaire et ses grandes foires, mais aussi Arles (où l'on organisait quelquefois des courses de filles de joie), Sisteron ou Avignon (dont les statuts de 1241 prenaient en compte la prostitution) ont donc eu leurs rues réservées aux prostibula, ou lupanars, dirigés par une meretrix qui prenait volontiers au Moyen Âge le nom d'abadessa ou abbesse33.
On essayait ensuite d’en tirer profit. Sous couvert de faire respecter l'ordre public, les Communes tentaient souvent de mettre la main sur cette florissante activité : à Apt les interdits, bien vains au demeurant, se sont ainsi accompagnés plusieurs fois de la décision de construire des bordels communaux - en 1381, notamment, où les redevances foncières dues par le bordeau devaient être perçues… par le chapitre de l'Eglise d'Apt ! Sans attendre Charles C. Colton, la frontière, déjà, semble avoir été assez incertaine où finissait la vertu, où commençait le vice - mais l’un des plus grands vices n’est-il pas l’hypocrisie, celle des dévôts de Molière comme celle des bien-pensants de toutes les époques ?
Il est vrai que certains religieux s’y perdaient parfois un peu : quelques siècles plus tard, en 1608, de bons moines de Perpignan prêcheraient encore ainsi qu' « édifier des lupanars est une œuvre pie, sainte et méritoire, conforme aux saintes écritures et aux sacrés canons ». Ils inviteraient alors la population à verser des aumônes pour la construction de l'un d'entre eux, et il ne faudrait rien moins que l'intervention de l'Inquisition pour faire cesser leur activité - ô combien plus innocente, pourtant, et moins cruelle, que celle de l'implacable Tribunal de la Foi…
Mais revenons au Moyen Âge. Les règlements communaux y visaient surtout à établir une distinction bien nette entre les ribaudes et les matrones, pour protéger ces dernières tout en taxant lourdement les premières - de même, à l'occasion, que leurs clients. Il était en effet interdit d'entretenir chez soi ou au bordeau une (accorte) ribaude. Mais il semble plus étonnant qu'à Apt, en 1356, Guillelm de Sault ait été condamné à payer 20 sols d'amende pour avoir seulement « connu » l'une d'elle. Pas la peine de descendre d'un prince de la ville34 !
Il ne serait pas raisonnable enfin de clore ce paragraphe sans relever certaines des injures les plus imagées que les ribaudes - moins accortes finalement qu'à ce qu'il y pouvait paraître - échangeaient entre elles, et dont la justice, et l'excellent Fernand Sauve, ont gardé le souvenir : despoderadassa (loque traînée), cana grossa (chienne engrossée), strata sebenta (paillasse savante, ou suante selon le sens que l’on veut donner à sebenta), ou encore vielha destral (vieille hache) qui nous renvoie tout droit vers le Néolithique35… Qui pensait que l'on s'ennuyait à Apt au Moyen Âge ?

Il n’y avait pas, cependant, que les amours vénales hors des saintes voies du mariage. Maintes gentes dames se consolaient des absences, ou des carences, de leur mari (voire de leurs visites trop assidues aux ribaudes) dans les bras de tendres chevaliers servants qui, eux aussi, parcouraient les routes.
Les chants de ces troubadours garderaient le souvenir de ces ébats, soit qu'ils cherchassent à séduire quelque dame, soit qu'ils contassent les épisodes d'une aventure galante. Guillem Rainol d'Apt, mais surtout Bertran Cadenet de… Cadenet nous ont laissé quelques œuvres.
La vie de ce dernier est un roman, à elle seule. Fils d'un pauvre chevalier, il fut emmené enfant dans le Sud-Ouest après le sac du village par les troupes du comte de Toulouse. Baptisé Cadenet, du nom du village où on l'avait enlevé, il y revint après quelques errances : las ! Personne ne le reconnut alors, et Cadenet s'en alla plus loin chercher le succès. Il le trouva à Nice où il séjourna quelque temps avant de s'embarquer pour la quatrième Croisade (celle qui prit Constantinople). Il en revint, passa par Sault, repartit pour le Languedoc, et finit ses jours à la maison des Hospitaliers de Saint-Jean à Orange après 1239. Il nous reste quelques-unes de ses œuvres, contant le réconfort des amours clandestines pour les belles mal mariées, que protégeait un guetteur chargé de chanter l'aube pour prévenir les amants,

S'anc fuy bella ni piezada Si Jamais je fus belle et adorée
Ar suy d'aut en bas tornada. A présent j'ai de haut en bas dégringolé
Qu'az un vilan suy donada Car j'ai été donnée à un vilain,
Tot, per sa grand manentra, Toute, pour sa grande richesse,
E murria, Et j'en mourrais
S'ieu fin amic non avia Si je n'avais un ami fidèle
Cuy dises mon marrimen A qui je dise ma peine
E guaita plazen Et une sentinelle complaisante
Que'm fes son d'alba. Qui chante à l'arrivée de l'aube.

et quelques-uns de ses chants d'amour, parmi lesquels :

Aï ! Dousa flors benolens Ah ! douce fleur parfumée
Plus clara que flors de lis Plus claire que fleur de lis
Ni miracdes, ni robis, Plus brillante qu'émeraude
Ni carboucle resplendens Rubis ou escarboucle36
A vos sieu tot ben volenz Je suis tout à votre bon vouloir
Umiel, fis e verais… Humble, fidèle et sincère…

Parfois les choses ne se terminaient pas très bien… Selon une légende, au XIII° siècle Sirmonde, l'épouse de Raimond d'Avignon seigneur de Roussillon, trop souvent délaissée, s’était éprise du troubadour Guillem de Cabestanh. L'ayant appris, le triste sire de Roussillon fit exécuter le damoiseau pendant une partie de chasse, fit manger son cœur à sa femme après que son cuisinier l'eut apprêté, et apprit ensuite à la belle ce qu'elle venait de faire. Désespérée, celle-ci se jeta du haut de la falaise de Roussillon - et c'est ainsi que les rochers de Roussillon auraient pris la teinte qui est restée la leur.
C’est triste, et beau - mais faux, évidemment. Tout au moins pour le lieu. Car c’est en fait la transposition locale, inspirée par le rouge sang des ocres, de l’histoire du troubadour Guilhem de Cabestanh et de Raimond seigneur de Castel Rossilhon en Roussillon. L’affaire d’ailleurs aurait fait grand bruit, même au XIII° siècle : le roi d’Aragon serait venu en personne pour enlever et détruire tous les châteaux de Raimond de Castel Rossilhon, confisquer ses biens et l’envoyer finir ses jours dans un cul-de-basse-fosse. Puis il aurait fait enlever les corps des amants qu’il aurait fait ensevelir devant la porte de l’église de Perpignan, où il aurait fait apposer une plaque indiquant les circonstances de leur mort et invitant tous les chevaliers et leurs dames à venir célébrer chaque année l’anniversaire de leur trépas37. C’est sans doute un peu trop, et un peu faux, encore… mais il y a sûrement un fond de vérité, ou de gausserie, jusque dans la transposition provençale, car Raimon d’Avinhon (d’Avignon), seigneur de Roussillon, dont elle a fait le macabre cocu de l’histoire, était lui aussi troubadour (connu par une seule pièce) et composait au temps de Guilhem de Cabestanh. Un rival… jaloux ?

Nombreux furent ceux qui se lancèrent dans la composition, dans la recherche, puisque trobar signifie trouver - et pas seulement des bonnes fortunes, même si celles-ci (et leur quête) fournissaient un… aiguillon très vif à leur inspiration ou à leur imagination.
Le père ou le grand-père de celui qui châtia le meurtrier de Guilhem de Cabestanh - car on ne sait pas bien à quelle époque on doit placer l’épisode de sa triste fin - le roi Ildefons -Alphonse II d’Aragon (Alphonse Ier de Provence) lui-même, fut des leurs.

Per manthas guizas m’es datz De maintes façons me sont donnés
Joi e deportz e solatz Joie et transports et distractions,
Que per vergiers e per pratz Lorsque par les vergers et les prés,
E per folhas e per flors Par les feuillages et les fleurs,
E pel temps qu’es refrescatz Et par le temps qui se rafraîchit,
Aug alegrar chantadors J’entends se réjouir les chanteurs,
Mas al meu chan neus ni glatz Mais à mon chant ni la neige ni la glace
No-m notz ni n’ajuda estatz Ne nuisent, pas plus que ne l’aide l’été
Ni res for Deus et amors Ni rien, fors Dieu et mes amours.

Assez sage. Mais Alphonse était surnommé le Chaste…

Bertrand d’Alamanon (de Lamanon, dans les Bouches-du-Rhône) était moins sage à la fin du XIII° et au début du XIV° siècle. Dans ses œuvres poétiques comme dans les satyres, il n’hésitait pas à s’en prendre à l’Eglise. Dans le sirventés « De l’arcivesque mi sa bon… », il a longuement dépeint toutes les turpitudes de l’archevêque d’Arles - et il en a conclu qu’à ce prélat, qui devrait être lui-même interdit (excommunié), il devrait être… interdit d’interdire !

LES FORTIFICATIONS.

Empruntées par une foule de marchands et de colporteurs, sans omettre les pèlerins, les simples voyageurs, et les troubadours, les routes attiraient de nombreux brigands.
Il fallait donc pourvoir à leur sécurité. Il fallait aussi les surveiller car elles pouvaient toujours amener un parti d'ennemis.
Qu’elles fussent citadines ou campagnardes, les fortifications seigneuriales répondaient à ces buts tout en légitimant les prétentions de leurs maîtres.
Les routes ainsi « défendues » constituaient en effet une belle source de revenus. Le passage des ponts, des bacs et des gués, ou encore l'entrée dans les villes et parfois les villages étaient ordinairement soumis au paiement d'une taxe : c'est là l'origine du long conflit qui a opposé dans la première moitié du XI° siècle l'abbaye de Montmajour et les descendants de Nebelong de Cavaillon pour la possession de Pertuis. Mais il existait aussi des péages ruraux : ainsi du Castelas de Saint-Martin (à 700 mètres environ au sud-est de l'actuel village de Saint-Martin-de-la-Brasque), installé sur la voie du piémont alors très fréquentée, qui a perçu jusqu'en 1253 des taxes sur les voyageurs et les marchandises.
Les fortifications permettaient en outre aux nobles de marquer leur emprise sur le sol, d’affirmer haut et fort leur possession historique de celui-ci. Bien plus que les routes elles défendaient les prérogatives seigneuriales, parmi lesquelles le droit de ban qui leur restait attaché : à ce titre elles proclamaient le droit des nobles à vivre de la sueur et des efforts du menu peuple laborieux des campagnes, alors même que ce droit leur était plus ou moins vigoureusement contesté en ville. Les fortifications étaient l’expression d’une différence, d’une supériorité née d’une spécificité guerrière et militaire - de la qualité de noble en fait, face à l’enrichissement des bourgeoisies urbaines justement.
La réfection des nombreux châteaux hérités du siècle précédent et la construction de nouvelles structures défensives n’étaient donc pas exemptes d’une certaine vanité, mais une vanité pratique - celle de paraître aux yeux de ses pairs ou de ses vassaux en faisant véritablement étalage de sa force, de sa puissance, de ses moyens. Quoique ceux-ci fussent plus en plus réduits au fil des décennies, ce sentiment allait animer la noblesse jusqu’à la Révolution - et contribuer beaucoup à causer sa perte, après sa ruine. On en trouve trace assez précocement : à San Gimignano, en Toscane, il éclate dès le XII° siècle, avec la construction de hautes tours chargées d’affirmer la puissance des familles nobles de la ville. En pays d’Apt, on pourrait le faire remonter jusqu’au X°-XI° siècle - avec les tours, là encore, qui hérissaient les abords de la ville sur laquelle régnaient les Agoult.

On assiste en tout cas entre la fin du XII° et le début du XIII° siècle à une vague de construction, et par-dessus tout de reconstruction, qui ne laisse pas d’étonner par son ampleur.
Le mouvement se poursuivra assez avant dans le XIII° siècle : même un hameau comme Châteauguyon, près de La Motte-d’Aigues, avait une tour, et il était qualifié de castrum.

Si l’on adopte le parti de faire remonter la construction des fortifications aux X°-XI° siècles chaque fois que cela paraît crédible, les ouvrages défensifs de ce premier âge roman laissaient pourtant peu de place pour de nouvelles implantations tant ils étaient déjà nombreux.
En pays d'Aigues on pourrait toutefois citer le donjon de Malconseil (au nord-est de Cadenet, sur la route de Vaugines), et en pays d’Apt le fortin de Rocsalière sur les pentes du plateau des Claparèdes. Ce pourrait encore être le cas, au cœur du Luberon, du petit fortin de Belluguet installé sur la rive gauche de l'Aiguebrun en face du prieuré Saint-Symphorien. Encore n'est-il pas certain que ces petites fortifications ne puissent elles-mêmes admettre des assises plus anciennes. Rocsalière appartient à un type d'ouvrage assez rare pour mériter quelques lignes : il s'agit de l'aménagement défensif d'un abri sous roche. Un mur a été monté à l'aplomb du rocher, et une citerne creusée pour recevoir l'eau de ruissellement de celui-ci. En arrière une salle troglodyte débouche par un large escalier à environ 4 m au-dessus du sol. Traditionnellement, l'Eglise possédait des biens à Rocsalière depuis au moins le X° siècle (les restes de l'ancienne villa Domonovo). On pourrait donc intégrer l'ouvrage dans le mouvement de mainmise sur les fortifications entourant la ville d'Apt, initié par l’évêque Lauger d'Agoult au début du XII° siècle, et poursuivi par la suite en dépit des vicissitudes du temps.

Mais il y a davantage, car pratiquement tous les ouvrages défensifs dont on a pu attribuer l’origine aux X°-XI° siècles ont alors été profondément remaniés - tous ceux en tout cas qui n’ont pas été abandonnés. Et parfois ils ont été entièrement reconstruits, comme c’est le cas à Clermont où, sans les textes et l’archéologie, on croirait à une construction du XIII° siècle. Il en va de même de la petite Tour de Tayme ou de Thelme, au-dessus d’Apt, qui faisait partie elle aussi de la vieille ceinture de fortifications de la ville. Le parti d'utiliser au mieux le relief naturel a été retenu ici. Le site offre cinq rochers séparés par des espaces qui ont accueilli, pour les plus praticables d'entre eux, un escalier et une petite salle voûtée. Le bloc le plus haut servait d'assise à un donjon rectangulaire d'environ 3 m x 8 m, peut-être bâti à l’emplacement d’une première tour qui daterait selon les textes de la fin du X° siècle. Les murs restants ont une épaisseur un peu inférieure à 1 m et présentent des moellons assez réguliers. Les angles en étaient appareillés avec soin. En dessous de ces rochers, dans la direction des Agnels, se trouvait une petite enceinte quadrangulaire qui définissait la basse-cour de la fortification.

Il y a beaucoup plus impressionnant au Fort de Buoux, clé de voûte des passages du Luberon, qui constitue le plus vaste complexe défensif de la fin du XII° et du début du XIII° siècle.
Dès l’abord le chemin d'accès (d'origine gallo-romaine sinon protohistorique) a été remanié, creusé dans sa partie supérieure d'une série de marches d'escalier qui en limitaient l'accès aux animaux de bât : malgré la multiplication des voies carrossables et des ponts, qui traduit un renouveau du charroi, ceux-ci constituaient toujours dans les zones de montagne, le long du camin salié par exemple, le gros des convois.
Sur le rebord du plateau, ce chemin se heurtait à une première série de défenses (sous lesquelles on voit encore quelques habitations rupestres d’origine indéterminée mais antérieure au XII° siècle). Une partie de ces murs a été rebâtie au XVI° siècle, lors des guerres de religion, en même temps que l'on a ajouté la tour d'angle qui domine encore le chemin.
En arrière de ce premier ensemble, se trouve le fossé, une faille naturelle que l’on a agrandie et qui barre en partie l’accès au plateau. Au nord, il se prolonge par une citerne de quelque 50.000 litres (qui drainait les eaux pluviales de la partie basse du plateau par un système de rigoles). L’espace disponible entre la citerne et le fossé permettait le passage d’un char : une étape au moins de l’aménagement de cette partie du site serait donc antérieure à la réalisation des escaliers du chemin d’accès. On ne sait pas, toutefois, si la citerne est aussi ancienne que le fossé : elle pourrait avoir été rajoutée à côté du fossé - et même à côté du passage carrossable qui le borde… Le fossé en tout cas pourrait être d’origine gallo-romaine, et de nature défensive. La faille aménagée là débouche en effet, par un entonnoir, sur un plateau intermédiaire qui surplombe le chemin d’accès, et permet de le contrôler. Mais il n’a pas toujours eu cette fonction défensive : il a reçu une couverture dont rendent compte des trous de poutres, et un escalier permet d’y descendre. Avec des réserves, on pourrait donc placer le fossé au Bas-Empire et attribuer les trous de poutres, ainsi que l’escalier, aux anachorètes et aux moines qui se sont succédé sur le site du début du V° siècle jusqu’au Haut Moyen Âge.
En arrière de cette première série d'obstacles (muraille et fossé), le chemin débouche sur une aire de cultures et de pacage. Au sud-est de celle-ci s'étagent les ruines de l'ancien village qui a été démantelé au XVI° siècle lors du relèvement des fortifications. A 250 mètres environ de la première ligne de défenses, se trouve l'église déjà entrevue et sur laquelle nous reviendrons un peu plus loin. Et à une cinquantaine de mètres au sud-est de celle-ci, en montant, s'élèvent les ruines d'une construction (signalée par un bel encadrement de porte de la fin du XII° ou du début du XIII° siècle), dans laquelle on a vu souvent la maison commune du village médiéval.
L'aire des silos prend place au sud-ouest de ce bâtiment. Située à l’extérieur de la forteresse médiévale, elle lui est certainement antérieure. Elle pouvait être initialement couverte par une structure assez vaste, en bois ou en clayonnages : les rebords de pierre qui la bordent par endroits pourraient lui avoir servi d’assises. A l’ouest, elle est bordée par une série d'habitats rupestres qu’elle surplombe. La construction de l’un d’entre eux a crevé le fond d’un silo : ceci indique l’abandon au moins partiel de l’aire d’ensilage à l’époque de l’aménagement des habitats rupestres. On pourrait attribuer les silos, ou une partie des silos, à l’époque gallo-romaine, et les habitats rupestres, qui se présentent comme de véritables petites cellules, à la réoccupation du site par les compagnons de Castor d’Apt ou leurs successeurs.
C'est au niveau de ces habitats rupestres que s'ouvre la poterne qui donne accès au chaos du plateau intermédiaire - et au-delà, au fameux escalier secret taillé dans la roche. On pourrait imaginer que c'est par mesure de précaution que les architectes médiévaux ont fait déboucher l'escalier à l'extérieur de la forteresse, et en contrebas de celle-ci, mais il semble plus raisonnable de penser qu'ils ont dû composer là avec une structure déjà existante, et qu’ils n’ont fait que placer la poterne au plus près possible de la forteresse. En fait l’escalier dérobé ne se relie pas très bien avec la poterne : il en est distant d’une centaine de mètres, et le chemin qui y mène est relativement exposé à un coup de main. Même le débattement qui a été creusé dans l’une de ses marches pour faire place à une porte à double battant paraît avoir été rajouté. Mais cet escalier révèle bel et bien un art consommé de la fortification - et à ce titre il pourrait être rattaché lui aussi à des structures défensives du Bas-Empire.
Sur le plateau supérieur, après l'aire des silos, se dresse la forteresse médiévale dont la construction peut se situer entre la fin du XII° et le début XIII° du siècle. Sur une centaine de mètres se succèdent alors remparts, fossés et bastions qui faisaient du site une place-forte pratiquement imprenable - sinon, comme nous le verrons plus loin, par la ruse. Succédant à deux puissantes murailles, défendues par de profonds fossés, quelques constructions s'élevaient au cœur même de la forteresse : citerne, corps de garde, habitats rupestres encore, ainsi qu’une maison du XIII° siècle qui devait à l'origine comporter au moins un étage, et que son aspect soigné a désigné jadis comme la maison du seigneur ou du gouverneur de la place. Au-delà encore, une troisième muraille, précédée elle aussi d'un fossé, barrait l'accès à la tour-donjon. On a vu plus haut que celle-ci a probablement été érigée à l'emplacement d'un ouvrage du XI° siècle qui avait peut-être repris, lui-même, une fortification du Bas-Empire. Puis venaient, enfin, l'ultime petite terrasse de pierre, creusée de sa mystérieuse cuvette de pierre, la rigole qui prolonge celle-ci… et l'abîme.
Tel quel, et malgré les structures avec lesquelles ses concepteurs ont dû composer, le Fort de Buoux constituait au XIII° siècle un ouvrage pratiquement inexpugnable - et à tout point de vue exceptionnel.Planche 088 - Le Fort de Buoux

Seule peut lui faire pièce, mais dans un tout autre registre, la fameuse Rotonde de Simiane. Egalement daté de la fin du XII° ou du début du XIII° siècle pour sa majeure partie, cet édifice qui a succédé à un castrum cité en 1031 a longtemps agacé la perspicacité des historiens. Elle est un peu extérieure au territoire embrassé par cet ouvrage, mais… elle mérite le détour !Planche 089 - Aux marges du Luberon, un monument unique en son temps, La Rotonde de Simiane
Due aux descendants de Raimbald d’Agoult-Simiane38 qui participa à la première Croisade, où il gagna le titre de Capitaneus (Capitaine, ou chef), la Rotonde se présente comme un formidable tronc de cône dressé à l'extrémité occidentale de l'enceinte du château.
L'édifice comporte deux niveaux sous un toit en terrasse (vraisemblablement jadis garni de créneaux). Le rez-de-cour, destiné à accueillir des réserves et des armes, apparaît essentiellement comme un soubassement de l'étage supérieur ou étage noble. On accédait à celui-ci par un escalier extérieur partant de la cour. Dans celle-ci, la façade de l’édifice, qui présente une disposition polygonale à trois faces, n’est donc parementée que dans sa partie supérieure. Elle paraît grossière quand on la compare à la salle de l'étage noble.
De plan dodécagonal ovalisé, celle-ci est entourée par douze profondes niches, en plein cintre, remarquablement appareillées. Elles sont séparées par des pilastres de pierre, garnis de colonnes et de colonnettes aux chapiteaux ornés de feuilles stylisées et de masques humains. Onze de ces niches sont aveugles, la douzième abrite la porte d'entrée, dont l'entablement est ouvragé à l'extérieur. La salle est éclairée par quatre soupiraux percés dans la coupole. Cette dernière est supportée par douze arcs qui partent des douze colonnes principales. C’est là que se fait jour le génie : car en introduisant une légère distorsion de l’ensemble vers l’ovale, ses concepteurs ont imprimé aux arcs, parfaitement symétriques, un mouvement de spirale d’une grande subtilité. Au sommet, les piliers se rejoignent dans l’oculus qui clôt la coupole. Sans doute celui-ci permettait-il de monter sur la terrasse les munitions (boulets de pierre notamment) que l’on retirait du magasin d'armes situé dans le soubassement : on a en effet remarqué que les piliers de pierre qui soutenaient à l'origine le plancher de l'étage noble étaient légèrement excentrés, de sorte à pouvoir laisser un passage à l'aplomb de l'oculus.
On accédait à la terrasse supérieure, garnie d'une petite tourelle hexagonale, par un escalier bâti dans l'épaisseur des murs qui démarrait au bout d'un chemin de ronde aujourd'hui détruit.
A cette époque l’architecture de prestige était réservée aux édifices religieux. Les constructions militaires se devaient d’écraser la campagne environnante par leur puissance brute, dénuée de tout apparat. Pendant longtemps, on a donc cru avoir affaire au tombeau monumental de Raimbald d’Agoult, seigneur de Simiane, qu’auraient élevé pour lui ses descendants. Mais Raimbald est mort en 1113, et l’édifice n’est pas antérieur aux années 1190. En outre on n’a jamais retrouvé là aucun symbole religieux, en-dehors des douze loges évoquant les douze apôtres. Et enfin les aménagements (telle la disposition des piliers dans l’étage inférieur visant à laisser libre l’espace situé à l’aplomb de l’oculus) suggèrent bel et bien une utilisation militaire du bâtiment. On est sûr aujourd’hui que la Rotonde est un donjon, celui du château seigneurial, construit comme bien d’autres entre la fin du XII° et le début du XIII° siècle.
Mais en tant qu’ouvrage militaire doté de prestige architectural, monumental, la Rotonde n'admet aucune comparaison, aucun équivalent - sauf, peut-être, très loin au sud, dans le lointain royaume de Frédéric II39, avec le fantastique Castel del Monte que le Croisé excommunié fit bâtir à quelques kilomètres au sud d'Andria (dans les Pouilles) et que l'on considère la plupart du temps comme le premier grand monument profane de la pré-renaissance. Le premier ? Pas sûr ! On le date généralement des années 1240. D’une maîtrise parfaite, dans son plan comme dans sa réalisation, la Rotonde de Simiane lui serait donc antérieure de quelques décennies. Et elle n'était pas l'œuvre du souverain éclairé que ses contemporains eux-mêmes ont qualifié de stupor mundi, la stupeur du monde, tant il leur a paru brillant, mais d'un simple seigneur de pays - descendît-il des princes d'Apt… Pourquoi ? Ou plutôt comment ? On peut imaginer que ces Simiane descendants de Raimbald avaient senti, ressenti, pressenti, ou accepté, que l’émotion peut transcender la force brute - dont la Rotonde était par ailleurs bien pourvue - que le saisissement de leurs vassaux pénétrant dans cette salle pouvait rehausser leur prestige et leur autorité au-delà de toute manifestation de puissance militaire. Peut-être ont-ils pris part à la suite de leur glorieux ancêtre Capitaneus à d’autres Croisades - la deuxième, ou la troisième, voire la quatrième puisque l’on date la Rotonde de la fin du XII° ou du début du XIII° siècle. Peut-être alors ont-ils découvert le faste en Orient, en Palestine ou à Constantinople, comme Frédéric II justement a découvert la civilisation arabe en Sicile lorsqu’il était enfant… Peut-être encore se sont-ils souvenus que leur lignée se perdait dans le crépuscule de l’Empire romain. Platon aurait dit que « le beau est la splendeur du vrai ». Pour le paraphraser, on pourrait dire ici que le beau se devait d'être la splendeur de la force - mais cette dernière n'était-elle pas au fond, à la fin du XII° comme au début du XIII° siècle, la vérité première pour un noble ?
La Rotonde en tout cas ajoute brusquement une dimension inconnue à l’architecture militaire du deuxième âge roman. Sa… rotondité, même, en fait déjà un monument à part. Seule la tour de Constance à Aigues-Mortes, construite après 1241, peut ici lui être comparée. Tous les autres donjons, outre qu’ils sont dépourvus de tout prestige autre que guerrier, sont de plan rectangulaire ou trapézoïdal.
C’est bien le cas à Roquefure où les aménagements du XII°-XIII° siècle se sont certainement appuyés sur une fortification plus ancienne. C’est aussi le cas, dans le sud du Luberon, du grand donjon de La Tour-d’Aigues. Là, la fortification s’est déplacée : la vieille tour du XI° siècle qui occupait un peu plus au sud le site de Châteauvieux a cédé la place dans la seconde moitié du XIII° siècle au fort édifice dont on lit encore clairement les contours sous les bossages de la Renaissance - mais rien de comparable ici, pas plus qu’à Rocsalière, à Buoux, à Roquefure, ou nulle part ailleurs, au parti adopté à Simiane.

LES SEIGNEURIES.

Dès la fin du XI° et la première moitié du XII° siècle, bien avant la grande vague de reconstruction qui allait transformer, en les agrandissant, une partie des vieux donjons en demeures seigneuriales - fussent-elles fort rudimentaires - on devine que se sont cependant fait jour de sourdes luttes d’influence pour s’assurer le contrôle de ces fortifications.
Au départ, on a vu que les premières inféodations, à des branches assez éloignées de la même famille, pouvaient trouver leur source dans le désir de dénouer des conflits ou de renforcer les liens établis par les fréquents mariages entre cousins issus de germains. Cela semble avoir été le cas entre 1080 et 1100 pour Aldebert « Garac » qui avait donné en fief le château de la Crugière à Saignon à son cousin Rostang d’Agolt (l’un des deux princes d’Apt avec son frère Guillelm), sans doute pour tenter d’apaiser les relations entre les descendants d’Eyric et ceux de son meurtrier Warac40.

La situation n’allait pas tarder à évoluer, et les différents clivages rencontrés plus haut en pays d’Apt à devenir de véritables fractures. Au début du XII° s. l’un des fils de Rostang, Lauger41 d’Agoult, était devenu l’évêque de la ville. Son oncle Alfant (celui-là même qui donnait du prince d’Apt à ses frères Guillelm et Rostang) avait déjà exercé ce ministère un quart de siècle plus tôt. Mais entre-temps les choses avaient changé.
Dans les premières années de son épiscopat, Lauger d’Agoult a multiplié les acquisitions au nom de l’Eglise d’Apt. En 1112, Aldebert « Garac » lui a vendu la Crugière. Peu après il a également racheté le château de Tortamolle ou château Méjan (ou Médian) à Saignon encore, cette fois-ci à Raimbald fils d’Amancie (descendant vraisemblablement, elle aussi, de Warac)42. Lauger a ainsi recréé l’unité de la fortification au profit de l’Eglise d’Apt. L’évêque tenait en outre fermement sa ville : pour affermir son emprise, il s’est rendu maître des remparts, comme de la Grande Tour qu’il avait héritée de son père avant de la donner à l’Eglise d’Apt (qui en assurerait l’entretien) puis de la confier à ses neveux.
Le chef de la famille d’Agoult, Raimbald, le frère de Lauger (celui-là même auquel on pensait que la Rotonde de Simiane avait pu servir de sépulcre) s’était alors croisé - et on ne sait pas exactement quand il en est revenu avec le titre de Capitaneus. Peut-être Lauger l’a-t-il tout simplement suppléé dans son rôle de pater familias pendant son absence. En plaçant l’entretien de toutes ces fortifications à la charge de l’Eglise, il est certain qu’il a singulièrement allégé la charge de la famille tout en conservant leur contrôle. Mais peut-être aussi Lauger a-t-il voulu agir en évêque soucieux d’assurer son indépendance, plutôt qu’en membre de la famille d’Agoult. C’est une époque de luttes pour l’affirmation du pouvoir : en 1119 le comte de Forcalquier lui-même a dû mettre le siège devant Saint-Martin-de-Castillon pour faire valoir des droits que les Agoult refusaient de reconnaître43. Une fois de plus, l’Eglise avait là son rôle à jouer - que ce fût pour le compte des lignages dont les prélats étaient issus ou pour le sien propre, selon les cas et… les prélats eux-mêmes. Or on ne saura sans doute jamais quelles étaient les relations entre les deux frères, l’évêque et le Croisé. L’histoire peut collationner les évènements, la plupart du temps elle est muette sur les sentiments. Et ce sont pourtant les sentiments qui bien souvent lui servent de moteur.
Ce n’est en tout cas qu’après la mort de Raimbald, survenue entre 1102 et 1113, que Lauger s’est mis à partir de 1120 à inféoder à ses neveux Guiran (ou Guiraud) d’Agoult44 et Bertran de Simiane (les fils du Capitaneus qui avait épousé Sancie de Simiane) les fortifications dont il avait pris le contrôle auparavant. Il a ainsi remis en leur garde la Crugière à Saignon puis le castrum de Clermont. Dans le même élan il a rajouté la Grande Tour d’Apt, la moitié du château de Gordes ainsi que Joucas, Gargas, Caseneuve et Castillon. Il semble donc tout à coup que les intérêts de la famille aient repris tous leurs droits.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Par la suite, Lauger devait reprendre la Crugière à Guiran et Bertran pour la donner en fief aux Bot (cousins éloignés d’Aldebert « Garac », et plus éloignés encore des Agoult). Pour dédommager ses neveux il leur remettrait alors une partie de la villa des Tourettes. Il semble bien que l’ambitieux évêque a dû ici infléchir sa politique pour faire place à d’autres forces en présence - ces Bot qui avaient réussi à rassembler l’héritage de leur aïeul Warac et qui occupaient une bonne partie du Luberon de Bonnieux à Auribeau. On ne peut exclure qu’il ait présumé de ses forces et qu’il ait dû après 1120, ou plus tard, renoncer à son projet initial (placer toutes les fortifications d’Apt et de ses environs dans la main de l’évêque) pour devenir le jouet des luttes d’influence qui déchiraient les descendants de Fulcher et Rainoard.
Peu à peu en tout cas les Agoult, même s’ils venaient de récupérer le contrôle de la Grande Tour dont Lauger leur avait confié la garde, allaient se retirer d’Apt et s’éloigner de l’évêché. Celui-ci était pourtant, même lorsque ce n’était pas un Agoult qui occupait son siège, leur fidèle allié depuis la fin du X° siècle dans les conflits qui les opposaient aux autres branches de la famille. Peut-être le développement des institutions communales, attestées dès la première moitié du XII° s., était-il insupportable aux descendants des princes de la ville. Leur pouvoir et leur autorité étaient beaucoup moins discutés dans leurs fiefs campagnards.
Mais les Simiane45 n’avaient pas fini d’en découdre avec les Bot, non plus qu’avec les successeurs de Lauger auxquels ils disputeraient longtemps Saint-Martin-de-Castillon et une partie de Saignon. Un siècle plus tard, en 1243, Bertrand-Raimbald de Simiane ayant refusé à l’évêque d’Apt l’hommage qu’il lui devait pour le château de Tortamolle ou Médian, le prélat mit le château sous séquestre. En 1245, Bertrand-Raimbald décida donc de s’en emparer par la force, y prit tout ce qu’il pouvait y enlever (armes, munitions, vêtements de guerre) et détruisit la tour ainsi que les maisons situées aux alentours, dont celle d’Aycard de Bot-Saignon. Bertrand-Raimbald fut excommunié, et pour lever cette sanction il dut s’engager à rendre tout ce qu’il avait pris et reconstruire à ses frais la tour et les maisons avoisinantes. Pis encore pour quelqu’un de si fier, il dut accepter et signer cette sentence dans la cathédrale d’Apt, devant la foule assemblée pour les Rameaux et vingt nobles réunis là pour le contraindre à respecter ses engagements. Il faudrait attendre 1305 pour que le conflit, véritable vendetta, fût enfin réglé. Mais les Bot ont remporté là un succès éclatant : seigneurs de Saignon, de Sivergues et d’Auribeau, entre 1275 et 1330 ils allaient fournir trois évêques successifs à la ville d’Apt. Ce n’est sûrement pas la seule explication, mais à l’heure des mouvements qui ont précédé la transhumance, sans doute la mise en valeur des plateaux les plus proches de la vallée d’Apt n’est-elle pas demeurée étrangère à la fortune nouvelle des Bot, héritiers ou successeurs de Pons Farald sur une partie des Claparèdes…

La situation est différente en pays d’Aigues. Comme on l’a vu plus haut le territoire y était historiquement morcelé entre différentes familles issues de sources parfois assez lointaines : Barangarou Bérenger d’Avignon à La Tour-d’Aigues à l’aube du XI° siècle, Bourian ou Borrian d’Arles à Cadenet (peut-être dès 1045), ou encore Cucuron (descendant par Lambert judex d’Anno ou Annon archevêque d’Arles) à Cucuron bien sûr, dès 1019.
Mais peu à peu les possessions comtales y étaient devenues très importantes. C’est là l’origine du plus gros fief du pays d’Aigues qui allait être donné en apanage46 par Guillelm IV de Forcalquier à Rainon ou Rainier de Sabran. Celui-ci avait épousé la fille de Guillelm IV, Garsende ou Gersende de Forcalquier, et il avait eu d’elle Garsende de Sabran que son grand-père Guillelm IV a mariée en 1193 à Alphonse d’Aragon. C’est à ce moment-là, pour dédommager Rainon de Sabran des droits auxquels il aurait pu prétendre sur le comté, que l’apanage a été constitué. Le fief est ensuite passé à son fils Guillelm « Maltortel » de Sabran, que Rainon avait eu de sa seconde épouse47. Il allait continuer de s’agrandir au fil des générations : d’Ansouis, Cucuron, Sannes, Cabrières-d’Aigues (Roubians) et La Motte-d’Aigues en 1193, il s’est étendu à Vaugines entre 1193 et le troisième quart du XIII° siècle, Lourmarin en 1385. Dès 1240, un frère cadet de Guillelm « Maltortel », Rainon II, allait en outre devenir seigneur de La Tour-d’Aigues - et peut-être de Peypin-d’Aigues (le Castelas) - consolidant ainsi sur ses marges orientales l’apanage de 1193.
A Lourmarin, dont ils allaient perdre la seigneurie avant 1418, les Sabran d’Ansouis ont succédé en 1385 aux descendants d’un autre Guillelm de Sabran.
Neveu de Guillelm IV de Forcalquier, celui-ci s’était emparé du titre de comte Forcalquier à sa mort survenue en 1209. Il n’y avait aucun droit. Mais son oncle Bertrand d’Urgel, comte d’Embrun (mort en 1207) tout comme sa mère Azalaïs (Alix) d’Urgel se déclaraient depuis longtemps comte et comtesse de Forcalquier. Et Guillelm IV ne laissait qu’une petite-fille, Garsende, qui n’était que la fille de sa fille Garsende de Forcalquier (mariée avec Rainon de Sabran, issu d’une autre branche de la famille). Puissant, allié par son père Giraud Amic II de Sabran à la famille des connétables de Toulouse, Guillelm de Sabran ne manquait pas d’atouts. Quant à Raimond Bérenger V, l’héritier de Garsende de Sabran et d’Alphonse d’Aragon, très jeune mais entouré de conseillers très sages, il cherchait à asseoir sa suzeraineté sur le comté davantage qu’à posséder des fiefs - qui se trouvaient de toute façon dans ce comté…Planche 090 - Les comtes de Forcalquier et les Sabran
En 1222 un accord est donc intervenu qui a mis fin officiellement à la rébellion de Guillelm de Sabran : outre le titre de comte de Forcalquier dont Raimond Bérenger lui laissait l’usufruit48, Guillelm de Sabran a réussi à se faire octroyer bon nombre des seigneuries rattachées directement à la couronne comtale. En pays d’Aigues il s’est ainsi assuré de Pertuis, Saint-Martin-de-la-Brasque, Vitrolles et Lourmarin. Dans le Luberon même, il est possible qu’il se soit alors emparé de Buoux : on sait que l’un de ses fils (Gaucher de Forcalquier, seigneur de Vitrolles en 1253) a reçu en héritage plusieurs seigneuries autour de Céreste - et c’est en tout cas un Guillelm de Forcalquier que l’on retrouverait seigneur de Buoux en 1326. Sauf à Pertuis dont ils prendraient le nom, ses descendants allaient en effet adopter celui de Forcalquier (mais sans le titre comtal évidemment)49. Ils allaient se maintenir à Pertuis jusqu’en 1284, à Lourmarin jusqu’en 1385, Saint-Martin-de-la-Brasque jusqu’en 1410, Buoux jusqu’en 1418 et Vitrolles jusqu’en 1486. Entre-temps, au milieu du XIV° siècle l’un d’entre eux acquerrait la seigneurie de Mirabeau.
Bien qu’elles eussent la même origine, et portassent initialement le même nom (avant que l’une d’entre elles prît le nom de Forcalquier), en pays d’Aigues les deux familles de Sabran se sont parfois violemment opposées. On pense que ce pourrait être à l’occasion d’un conflit entre Rainon II de Sabran, seigneur de La Tour-d’Aigues, fidèle au comte de Provence, et Guillelm de Sabran-Forcalquier, seigneur de Pertuis, que ce dernier a détruit entre 1226 et 1240 le petit castrum de Sanson situé aux Pécouillons à l’est de Pertuis, entre la vallée de la Durance et le petit vallon de la Dévention50.
Fort réduit après 1193 et plus encore après 1222, le domaine comtal conservait quand même Grambois et Beaumont au milieu du XIII° siècle. Entre les deux seigneuries, on ne sait presque rien de celle de La Tour-d’Aigues entre 1018 et 1240, où le fief est passé aux Sabran d’Ansouis. Ce qui paraît sûr, c’est que Guillelm de Sabran-Forcalquier n’a pas pu s’en emparer comme il l’a fait de Pertuis : dans les années 1230, le village de La Bastidonne a été construit sur les marges de la seigneurie de La Tour-d’Aigues - dont il a été détaché - par un certain Dominique Savaric qui était le fils de Pierre de La Tour, seigneur de La Tour-d’Aigues51. A cette époque, il y avait donc encore une famille de La Tour à La Tour-d’Aigues. Mais on ne sait pas s’il s’agissait d’une branche cadette des Bérenger d’Avignon qui en étaient les premiers seigneurs au XI° siècle, ou bien si ceux-ci avaient cédé leur bien entre-temps - et de quelle autre famille ces La Tour seraient une branche, dans ce cas.
Même si les deux familles de Sabran se sont taillé la part du lion, à côté d’un domaine comtal résiduel, de vieilles seigneuries se sont maintenues en pays d’Aigues : c’est le cas à Lauris (où le comte de Provence partageait la seigneurie avec une dizaine d’autres nobles (dont ceux d’une famille de Lauris), ou à Cadenet qui dut à sa situation de carrefour de voir la seigneurie érigée en vicomté en 1225 au profit de la famille de Cadenet (peut-être issue des Bourian ou Borrian d’Arles qui étaient seigneurs du lieu deux siècles plus tôt).
De nouveaux fiefs aussi ont vu le jour. On a vu plus haut que c’est le cas de Puget, par la grâce encore d’une route, même si celle-ci devait rester assez secondaire par rapport au camin roumieu. Le lieu est cité pour la première fois en 1216, le village en 1282, mais dès 1250 les habitants s’étaient organisés en communauté et avaient un syndic. On n’en connaît pas le seigneur. Un peu plus tard, enfin, allaient apparaître de petites seigneuries rurales, telle celle du Tourel à La Tour-d’Aigues mentionné pour la première fois en 1345 (alors propriété de la famille de Solliès), et peut-être celle du Gron entre Pertuis et Villelaure où la bastide initiale paraît pouvoir être datée du XIV° siècle.

Le morcellement lié aux héritages guettait toutefois les domaines des familles nobles. Lorsque leurs terres pouvaient être défrichées et mises en exploitation, certaines d’entre elles ont trouvé dans la conquête du sol un regain de puissance, comme les Bot de Saignon au XIII° siècle. Cela n’a été souvent qu’un feu de paille : dès 1308 les Bot ont remis au roi de Sicile, comte de Provence, la moitié de leur seigneurie (qu’ils partageaient déjà avec onze autres co-seigneurs) et au milieu du XIV° siècle ils avaient quasiment disparu, fondus dans la masse.
Les fortunes foncières qui se sont alors constituées le devaient le plus souvent à une situation auprès d’un prince (comme ce fut le cas pour les Sabran d’Ansouis auprès de Guillelm IV de Forcalquier52) ou bien à la puissance des armes et de leurs alliances, comme pour leur cousin Guillelm, l’usurpateur du titre comtal, avec lequel l’abbaye de Montmajour a dû encore composer en 1242 au sujet de ses prétentions sur Pertuis - qui furent d’ailleurs en partie satisfaites.
Tandis que les domaines se resserraient, se morcelaient, les revenus s’épuisaient. Dès le début du XII° siècle on a vu que les familles nobles avaient parfois cherché, comme à Apt, à se débarrasser de la charge des fortifications urbaines. A la fin du XII° et au début du XIII° siècle, elles ont dû fournir un effort financier considérable pour aménager ou reconstruire leurs vieilles tours transformées en donjons qui étaient autant de résidences seigneuriales. Un épisode donne la mesure des travaux entrepris. En 1247, on a donné deux ans à Bertrand-Raimbald de Simiane pour faire relever - à ses frais - la tour du château Médian de Saignon qu’il avait en partie ruinée dans son coup de main de 1245. Il ne s’agissait là que de reconstruire un petit édifice, qu’il n’avait pas au demeurant détruit complètement : on imagine donc la charge qu’avait pu représenter la reconstruction quasi-totale de châteaux comme Roquefure, Clermont, ou même la petite Tour de Thelme - sans parler bien sûr de la Rotonde ou du Fort de Buoux.

Les difficultés financières des nobles n’ont fait qu’empirer dans la deuxième moitié du XIII° siècle et dans la première moitié du XIV° siècle. Au prix d’un recentrage sur leurs fortifications rurales, sensible chez les Agoult dès le début du XII° siècle, les nobles ont pourtant continué d’exercer un contrôle sur les voies de communication.
En ville l’entretien des murs, qui avait parfois été confié aux évêques, est passé ensuite aux Communes : c'est le cas à Apt où, après que l'évêque Lauger d'Agoult s’en fut rendu maître au début du XII° siècle, le consulat s'est vu confier en 1252 (cinq ans avant que la ville abandonnât celui-ci) la responsabilité de la construction et de la garde des remparts de la cité.
Il n’est pas exclu que les communautés urbaines aient parfois été mises à contribution jusque dans les campagnes, le long des routes qui amenaient vers elles colporteurs ou marchands : cela pourrait être le cas au Fort de Buoux, bien que les traces manquent de clarté. Le premier document qui mentionne celui-ci illustre en effet les difficultés auxquelles on se heurte parfois lorsque l’on veut préciser la seigneurie d’un lieu. C’est une délibération du Conseil d’Apt qui étudie l’opportunité de défendre les châteaux de Saignon, Buoux et Lourmarin contre les assauts du vicomte Raimond de Turenne, seigneur rebelle de Pertuis. Il a pu laisser à penser que l’entretien du Fort incombait à la Ville d'Apt, comme celui du château du Rocher Majeur de Saignon d’après Rémerville53. Mais il associe encore à ceux-ci le château de Lourmarin qui appartenait pour sa part, et depuis 1385, aux Sabran d’Ansouis. Car c’est un document tardif (1392), et d’une époque fort troublée. Auparavant on sait que Guillelm de Forcalquier (descendant de Guillelm de Sabran-Forcalquier) possédait en 1326 la seigneurie de Buoux54 : un accord a été consigné par lequel devaient être définies plus nettement que par le passé les limites entre Apt et Buoux, et le Fort n’y entre pas en ligne de compte - ce qui paraît exclure qu’il appartînt alors à la Ville. Avant cela, rien : le commanditaire des travaux défensifs de la fin du XII° et du début du XIII° siècle demeure parfaitement inconnu55. A la même époque toutefois la construction d'un bâtiment quadrangulaire flanqué de tours sur l'emplacement du château seigneurial, dans le petit vallon au-dessus de Saint-Symphorien, pourrait indiquer qu'il s'agissait là de la résidence du seigneur de Buoux, et que celle-ci était bien distincte du Fort. Sur ce dernier, un bâtiment a d’ailleurs été reconnu comme la demeure seigneuriale - ou la maison d’un gouverneur - parce qu’il est construit avec plus de soin que les autres. Les seigneuries de Buoux et du Fort pouvaient donc être distinctes depuis le XIII° siècle - ou bien être l’une la dépendance de l’autre… Si la construction du deuxième âge roman sur le site du château seigneurial ne date que du début du XIII° siècle, on pourrait envisager de placer la séparation des deux fiefs lors de l’usurpation du titre comtal par Guillelm de Sabran, et de son règlement en 1222 : Guillelm de Sabran (Sabran-Forcalquier) aurait pris la seigneurie de Buoux, le comte de Provence très attaché au contrôle des routes celle du Fort. La ville, sans le posséder, aurait alors pu être associée assez tôt à son entretien par les successeurs angevins de Raimond Bérenger V - et l’acte de 1392 se faire l’écho d’une coutume déjà bien établie. Mais ce ne sont là que des conjectures bâties sur la foi d’un document unique et peu explicite.
Il est certain par contre, malgré les efforts qu’ils ont eux-mêmes consentis et ceux qu’ils ont demandés à leurs vassaux (qu’il s’agît des nobles, ou plus tard des Communes), que les comtes de Provence n’ont pu pourvoir partout à la sécurité des routes. Comme dans nombre d’autres régions, quoique peut-tre un peu moins ici qu’ailleurs du fait des investissements réalisés, ils ont donc fait appel très tôt à d’autres acteurs.

L’ESSOR DES ORDRES MONASTIQUES.

Fondés tous deux à Jérusalem, respectivement en 1113 et 1119, les ordres militaires des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem et du Temple avaient pour tâche de veiller, entre autres, à la sécurité des chemins et des routes. Ils y ont été fortement encouragés par les nobles, et spécialement les maîtres d’une province ou d’un petit État.

Dès 1129 la comtesse Adalacis (Adelaïde, ou Alix) et son fils Guillelm III, comte de Forcalquier, ont fait don aux Hospitaliers de tous les droits perçus sur les radeaux descendant la Durance.
En 1149 Guigo (Guigue) de Forcalquier56 leur a confié la garde de Manosque, et en 1168 son frère Bertrand Ier de Forcalquier, avant de partir à Jérusalem, leur a légué dans le Luberon ou sur ses marges les châteaux de Manosque, Beaumont-de-Pertuis, Limaye (village perdu près de la Bastide-des-Jourdans), Grambois, Pierrevert, Sainte-Tulle, Corbière, Saint-Martin-les-Eaux, Dauphin et Volx.
Au XIV° s. l'émancipation des Communes et leur participation aux querelles de succession ont amené les comtes à reprendre les choses en main dans les villes. Mais le rôle des Hospitaliers n'en était pas terminé pour autant : en 1339 ils ont encore été chargés de réglementer le chargement et le trafic des barques sur la Durance.
Le registre de visite des maisons de l'ordre établi un an auparavant (pour répondre au souci de réforme du pape Benoît XII), révèle que ces Hospitaliers, pour être soumis aux règles d'une communauté religieuse, n'en restaient pas moins avant tout des soldats - mangeant copieusement, et se souciant beaucoup de leurs armes et de leur équipage : ils étaient d'ailleurs tenus par leur règlement de faire de temps en temps étalage de leurs forces sur les chemins. Parmi leurs autres obligations on relève en 1338 celle de la table, pour les hôtes de passage, ainsi que la distribution de grains aux pauvres - mais cette dernière ne dépassait pas en règle générale le cinquième des frais d'entretien des maisons, où figuraient en bonne place viandes, pain blanc, œufs, poissons, fromages, sel, huile, amandes, oignons, sel, épices, ail, bois et chandelles, sans oublier bien sûr le vin57
Dans le Luberon à la suite des concessions des comtes de Forcalquier au XII° siècle, les Hospitaliers ont établi une commanderie (Sainte-Madeleine-de-la-Royère) à Grambois, à l’emplacement de la ferme Regarde-moi-venir. Elle exploitait là une cinquantaine d’hectares, et possédait dès avant 1226 une annexe à La Tour-d’Aigues. Plus tard, à la fin du XIII° siècle, l’ordre a acquis dans la vallée d’Apt la seigneurie de Joucas. Par contre, on ne peut en aucun cas leur attribuer la fondation de la chapelle et du prieuré Saint-Jean-de-Fanabrégol dans le vallon du Laval, à Cadenet, au sud de Malconseil, comme cela a parfois été fait jadis : cédé par Saint-Eusèbe de Saignon à Saint-Victor de Marseille en 1173, tout comme l'église et le prieuré Saint-Etienne (à l'emplacement de l'église actuelle et de son presbytère), l'établissement est ensuite resté entre les mains des moines victorins.
Les Hospitaliers n’avaient donc pas beaucoup de biens dans le Luberon - à la différence du plateau de Valensole, des environs de la Sainte-Baume ou des contreforts de Lure, où ils étaient bien plus solidement implantés. Au pied de la montagne de Lure, on leur doit la fondation de Lardiers (Hospitaletum de Larderiis) dans le deuxième quart du XII° siècle, de même que celle du village voisin de l’Hospitalet. La commanderie de Lardiers, qui se trouvait accolée à l’actuelle église du village (son ancienne chapelle), régentait au début du XIII° siècle les maisons des Omergues et de Lachau, au nord de Lure. Un siècle plus tard, elle allait accueillir celle de Saint-Maurice, à Saint-Saturnin-lès-Apt, qui appartenait initialement aux Templiers : entre-temps, à la suite du démantèlement de l'ordre du Temple, orchestré par le roi de France Philippe le Bel entre 1307 et 1312, les Hospitaliers avaient racheté ses biens immobiliers. Dans le Luberon cette reprise a quelque peu étoffé leurs domaines, mais sans leur permettre de changer de dimension.

De fait, les Templiers n’ont jamais été très présents dans la région, en dépit de tout ce que l’on a pu écrire, conjecturer ou rêver à leur sujet - essentiellement du fait des circonstances de leur disparition, et de la légende que celles-ci ont contribué à créer.
Au nord du Luberon, on vient de voir qu’ils étaient installés à Saint-Saturnin-lès-Apt, où ils ont acquis en 1176 le prieuré Saint-Maurice (Saint-Maurin) qui appartenait à l’origine à l’abbaye Saint-Eusèbe de Saignon. Ils possédaient en outre, comme les Hospitaliers, une maison et une exploitation agricole à La Tour-d’Aigues. Elles étaient rattachées à la commanderie qu’ils avaient édifiée dès la fin du XII° siècle à la Cavalerie de Limaye (aujourd’hui la ferme de la Cavalerie, au nord-est du village actuel). Mais c’est à tort qu’on a crédité les Templiers d’un lien avec le prieuré Saint-Pierre-de-Méjean, entre Puyvert et Lauris, qui appartenait en fait à l’abbaye Saint-André de Villeneuve-lès-Avignon depuis 1118, l’année même de la fondation de leur ordre. A Cadenet, le frère du seigneur avait fait don en 1185 de quelques biens à l’ordre du Temple, notamment autour de Malconseil et dans le vallon du Laval. Mais l'ordre apparemment n’a pas conservé ce domaine : il est vraisemblable qu'il l'échangea rapidement contre des terres situées en Camargue où la famille de Malconseil justement possédait des biens - d'où le nom donné à cette terre58.
En 1308 Charles II le Boîteux, roi de Naples59 , fit arrêter les Templiers à la demande de Philippe le Bel. Dans toute la région furent arrêtés 48 Templiers, ce qui reflète encore leur faible implantation. Quatre chevaliers qui résidaient à la commanderie de Notre-Dame-de-la-Cavalerie furent donc saisis, de même que 20 chevaux, 16 bœufs de labour, 20 autres bovins, plus de 300 moutons et 50 chèvres. Il semble que le domaine de la Cavalerie n’exploitait pourtant qu’une cinquantaine d’hectares (comme la commanderie des Hospitaliers de Sainte Madeleine-de-la-Royère à Grambois). En 1308 on sait par ailleurs que le bâtiment, outre la chapelle et les dépendances agricoles, comptait trois chambres, une cuisine et un cellier - certainement bien garni, si l’on s’en réfère au garde-manger des Hospitaliers quelque trente ans plus tard !

Mais il n’y avait pas que des ordres guerriers, et il n’y a pas eu que la sécurité des routes dans laquelle les grands ordres monastiques se sont impliqués dès la fin du XI° siècle. Ils ont aussi participé, Bénédictins en tête dans leurs robes noires, à la conquête du sol en défrichant les terres que les nobles avaient bien voulu leur donner.
Au sud du Luberon le prieuré Saint-Ferréol, qui était rattaché au milieu du XII° siècle à l'abbaye bénédictine de Saint-Eusèbe de Saignon, s’élevait ainsi dans une zone déserte entre Cheval-Blanc et Mérindol - qui, pas plus d’ailleurs que Puget, n'existaient à l'époque : il n’y avait pas de village de ce côté-ci de la Durance entre Cavaillon et Lauris - tout juste peut-être quelques maisons dans le petit vallon de La Roquette, sous la tour du même nom.
Bâti à proximité d'une source d'eau claire, le long de l'ancienne piste passant en arrière des premières collines, à un endroit toutefois où celle-ci se rapprochait de la Durance, Saint-Ferréol occupait un petit piémont envahi par les cannes de Provence (arundo donax, le roseau à quenouille) qui étendaient au sud leur barrière végétale jusqu'aux bras de la rivière. Sans doute son implantation visait-elle, outre la mise en culture de terres vierges, à fournir le réconfort d’un refuge aux voyageurs qui empruntaient la vague piste qui longeait les contreforts du petit Luberon - et que gardait seule alors, un peu plus à l’est, la petite tour de La Roquette.

Dans la paix de la Règle, l'heure était venue pour les grandes abbayes cisterciennes. L’ordre aux robes blanches avait été fondé en 1098 à Cîteaux, en Bourgogne, par Robert de Molesmes, et il s’est développé sous l’impulsion de Bernard de Clairvaux pendant l’abbatiat d’Etienne Harding (1109-1133).
En 1144, Raymond des Baux a fait don d'une terre située près des ruines du château de Gontard à l'abbaye de Morimond (fondée en 1115 dans le diocèse de Langres) pour qu'elle y édifiât un monastère. Ce n’était pas une création ex nihilo. Un certain André y avait auparavant fondé dans le premier tiers du XI° siècle, avec ses compagnons nommés Hermitans60,un petit établissement qui dépendait de Saint-Victor de Marseille. Il devait à son emplacement, au milieu d’une forêt de roseaux ou de cannes, son nom de Silva cana61, Silvacane, qui lui est déjà donné dans un acte de donation en 1030. Quiconque je crois n'a pas arraché, extirpé du sol quelques mattes (ou souches) de ces cannes, dont la moindre radicelle repousse, ne peut imaginer le travail que pouvait représenter la mise en culture de telles terres ! Sans parler des moustiques et des fièvres. Mais, toute entière tournée vers Dieu, la foi fait peu de cas de la vie humaine - et ainsi elle soulève les montagnes, surtout quand elle est soutenue par les libéralités seigneuriales : après Guillelm des Baux, c’est le marquis de Provence qui a doté l’abbaye, puis le chapitre de Saint-Sauveur d’Aix, et encore Guillelm et Hugo de la Roque… Entre 1157 et 1184, les seigneurs de Cadenet et de Villelaure ayant remis à l’abbaye un vaste domaine dans la plaine marécageuse de la Durance, les moines de Silvacane ont élevé la grange monastique du Lauron à l’emplacement de la ferme de Capite. Entre 1215 et 1220, celle-ci dut être dotée d’une annexe établie aux Ségades, à quelques centaines de mètres au nord-est62. On est bien loin ici de la cinquantaine d’hectares des commanderies hospitalières et templières de la Royère et de la Cavalerie ! Mais tout ceci prenait de l’énergie, et du temps : commencée vers 1175, l’église de Silvacane ne fut achevée que vers 1230. Entre-temps l’abbaye avait aussi essaimé à Valsaintes, de l’autre côté du Luberon (entre Carniol, Oppédette et Vachères) : dès 1188, Bertrand-Raimbald de Simiane a fait donation de sa seigneurie de Boulinette à la communauté de moines établie là.
Cette politique d’expansion n’allait pas toujours sans conflits : en 1250, la communauté de Puget disputait à Silvacane l’exploitation d’une forêt située aux confins méridionaux de son territoire, en bordure de la Durance, ce qui indique que les Cisterciens, dans leur désir d’étendre le domaine de laur abbaye, n’avaient pas hésité à franchir la rivière - et peut-être d’ailleurs bien avant la fondation du village, qui ne datait, lui, que du début du XIII° siècle.
A la fin de ce siècle, l’abbaye allait connaître des troubles plus graves : un conflit ayant éclaté entre Silvacane et Montmajour, une troupe de Bénédictins venus de cette dernière réussit à s’emparer de l’abbaye et à en chasser les moines. Le 1er août 1289, dans le couvent des frères mineurs, en présence des archevêques d’Arles et d’Aix, de l’évêque de Toulon, des abbés cisterciens de Sénanque, d’Aiguebelle (Drôme), de Boulbonne (Ariège), du Thoronet, de Franquevaux (Gard) et de Valsaintes, des procureurs de Cîteaux, de Morimond et de Clairvaux, ainsi que du seigneur Bertrand de la Roque, l’abbé de Montmajour fut donc sommé de rendre à l’abbé de Silvacane tous les biens meubles et immeubles dont il s’était emparé - et contraint de s’exécuter.

Quelques années après Silvacane, en 1148, une douzaine de moines, venus de l’abbaye cistercienne de Mazan en Ardèche, avaient répondu à l’appel d’Alfant d’Agoult, évêque d’Apt, et de sa puissante famille. Un territoire d’une centaine d’hectares leur avait été donné dans un vallon retiré bordant le plateau de Vaucluse. Conduits par leur abbé (qui s’appelait Pierre), ils ont fondé là, au bord d’un ruisseau, l’abbaye de Sénanque. Point de roseaux ni de cannes ici, mais des arbres et surtout de la pierre en quantité - bien que le climat fût plus humide et qu’il fallût dans un premier temps assécher le fond de la vallée qu’un verrou de rocs et de troncs enchevêtrés rendait marécageux. La construction de l’église commença plus tôt qu’à Silvacane, en 1160 - peut-être parce que moins largement dotée malgré les libéralités des Agoult puis des Agoult-Simiane, ses moines avaient eu moins à faire pour organiser leur domaine. En 1225, l’archevêque d’Aix a pourtant donné à l’abbaye un hospice dans la ville d’Arles, qui a bientôt connu une grande renommée dans tout le Midi. Mais à la fin du XIII° siècle, le grand élan de foi du XII° siècle s’est essouflé, et le déclin a succédé ici aussi à la prospérité…
Il faut, en été, aller très tôt le matin au-dessus de Sénanque, ou y rester tard le soir, dans ces heures du jour où le soleil n'est pas encore levé, ou qu'il est déjà couché - pour y ressentir, y éprouver physiquement, la paix que les hommes y sont venus chercher…

L’ambiance est tout autre à Notre-Dame-de-Lure qui a été fondée, elle, dans le troisième quart du XII° siècle par les Bénédictins de l’abbaye de Boscodon. Peut-être cela tient-il à la vocation montagnarde, forestière et pastorale imprimée à l’ordre de Chalais par son fondateur, l’évêque de Grenoble Hugues de Châteauneuf. L’air en été y est léger, mais en hiver c’est tout le poids de la montagne qui s’abat sur ces lieux. Ici le mouvement chalaisien a d’ailleurs tourné court. D’abord « mère » des abbayes de Clairecombe (près de Ribiers au nord-ouest de Sisteron) et de Clausonne (entre Serres et Barcillonnette), Notre-Dame-de-Lure devait être rattachée au début du XIV° siècle au chapitre de la cathédrale d’Avignon.

ÉGLISES, PRIEURÉS, ABBAYES.

C’est assez pour les établissements bâtis en plein « désert », les grandes abbayes et les prieurés perdus, comme celui de Saint-Ferréol.
Ils ne sont pas les seuls à avoir participé à la conquête du sol. En dehors des possessions des Hospitaliers, et des Templiers, il faut également compter avec la foule des édifices religieux qui ont réalisé au XII° et au XIII° siècle un maillage serré de tout l’espace disponible dans les campagnes.

En pays d'Aigues, nous avons déjà rencontré le prieuré de Saint-Jean-de-Fanabrégol à Cadenet, dépendance de Saint-Eusèbe de Saignon qui a été cédé à Saint-Victor de Marseille en 1173 - en même temps que l'église et le prieuré Saint-Etienne (respectivement l'église paroissiale et le presbytère du village).
A Puyvert, on l’a vu, le prieuré Saint-Pierre-de-Méjean appartenait pour sa part à l'abbaye Saint-André de Villeneuve-lès-Avignon : il ne reste de son état primitif (que l'on peut dater de la fin du XI° siècle) qu'une nef de deux travées couverte d'une voûte en plein cintre, car c'est du milieu ou de la seconde moitié du XII° siècle que l'on peut dater les magnifiques bâtiments que l'on voit aujourd'hui. A peu de distance au sud-est, c'est en 1216 que l'on trouve mentionné pour la première fois l'ancien village des Grottes surplombant les rives de l'Aiguebrun. Et c'est de cette époque que date la petite église paroissiale Notre-Dame, dépendant de Saint-Pierre-de-Méjean, qui le desservait63.
Plus à l'est, on trouve mention dès 1178 de la petite chapelle Sainte-Madeleine à Mirabeau, et en 1186 du prieuré Notre-Dame-de-Réal à La Bastidonne (dans le vallon de Galance, près des ruines d'un habitat antique).Planche 091 - Chapelles pauvres du Luberon
Au XIII° siècle sont également cités en 1206, de la petite chapelle Saint-Pierre à Ansouis (située au-dessus du lavoir du village)64, en 1235 l'église paroissiale de Châteauneuf à La Bastide-des-Jourdans (sur l’habitat relativement éphémère de Châteauneuf, situé au quartier de Notre-Donne), en 1252 l'église de Mérindol et son prieuré (le village apparaissant dans les textes en 1225), en 1274 l'église paroissiale Saint-Giraud à Peypin-d’Aigues (bâtie à quelque distance du village, à Saint-Jerôme, par les moines clunisiens de Lure qui avaient reçu du chapitre d'Aix à la fin du XII° ou au début du XIII° siècle l'administration des prieurés de Notre-Dame-de-Climans et Saint-Martin de Peypin) ainsi que l'église paroissiale Notre-Dame à La Bastide-des-Jourdans en 1274 (sur l'emplacement de l'église actuelle, le village de la Bastide ayant alors achevé de regrouper les populations de Limaye, Châteauneuf et Châteauvéron), en 1282 l'église de Puget (le lieu-dit étant connu depuis 1216), en 1292 l'église paroissiale Notre-Dame-de-Pous à Cucuron (bâtie pour pallier l'insuffisance de la vieille église Saint-Michel)65 de même que l'ermitage Notre-Dame-de-Beauvoir au nord-ouest du village.
Et s’il ne subsiste presque rien des divers prieurés et chapelles situés autour de Pertuis, ce n’est pas une raison pour les passer sous silence : au XIII° siècle l’Eglise de Pertuis constituait le plus gros bénéfice ecclésiastique du diocèse d’Aix - après celui de l’archevêché bien sûr… En contrepoint de la déchéance progressive de la vieille église Saint-Pierre66, définitivement abandonnée à la fin du XIV° siècle, des textes nombreux relatent l’histoire de ces petits établissements : celle de l'église Saint-Nicolas d’abord qui fut à partir de 1198 l’une des nombreuses dépendances de l’église Saint-Pierre avant de la remplacer, mais aussi celle de la chapelle Saint-Martin bâtie au sud de l'agglomération sur le coteau dominant la Durance, de Notre-Dame-des-Prés (devenue Notre-Dame-des-Anges), de la chapelle Saint-Côme ou Saint-Colomé, de Saint-Jean-de-Fontouverte ou Saint-Jean-des-Cros, de Saint-Etienne-du-Crozet (devenue Saint-Estève), de Notre-Dame-de-Salle-d'Aiguin (Salle de Guien) certainement très ancienne, de Saint-Candevès ou Saint-Candide (Saint-Candi). Plus à l’est, sur le territoire actuel de Pertuis, mais à l’époque indépendant, le prieuré Saint-Pierre-de-Sanson (aux Pécouillons) a été cité en 1260 - probablement parce que Mathilde de Reillanne avait tenté entre 1252 et 1260 de redonner vie, en y créant une bastide, au petit habitat dévasté dans la première moitié du XIII° siècle.

Et au nord du Luberon ? Nous avons encore évoqué plus haut, avec le prieuré Saint-Jean-de-Fanabrégol à Cadenet, la vieille abbaye Saint-Eusèbe de Saignon.
Restaurée en 1004 par Rothbert et Warac, réaménagée ou rebâtie en 1096 au moment du passage d'Urbain II qui est monté y consacrer une église, c'est cependant de la seconde moitié du XII° siècle que datent les vestiges que l'on y peut voir aujourd'hui.
Un peu plus loin l'église paroissiale Notre-Dame de Saignon, édifiée hors les murs, est devenue Notre-Dame-de-la-Sainte-Croix après qu'y eut été déposé un morceau de celle-ci, ramenée de Palestine par un seigneur ou un évêque d'Apt ayant pris part aux Croisades67. Authentifiée beaucoup plus tard (en mai 1365) par une bulle du concile d'Apt, elle a valu à l'église et au village une grande renommée et une certaine prospérité : s'y pressaient en effet, outre les Provençaux, tous les pèlerins qui empruntaient la voie des Alpes pour se rendre à Rome - les Roumieux… Les affaires sont les affaires, et ces voyageurs faisaient l'objet de nombreuses sollicitations : tout le long de la voie des Alpes, outre diverses auberges et leurs commodités, leur étaient offerts de nombreux lieux de dévotion. L'antique chemin ouvert par Domitius Ahenobarbus, à moins que ce fut par Héraclès lui-même68, restait donc un vrai fil conducteur, une voie royale - ou sacrée - à tel point qu'en 1155 l'église Saint-Syméon de Lincel ne pouvait être mieux qualifiée dans une bulle du pape Adrien IV que par un… super caminum, au-dessus du Chemin.
Entre Saignon et Lincel les pèlerins pouvaient donc encore visiter le prieuré ou monastère de Carluc : placé entre 1114 et 1118 sous la dépendance de Montmajour, à laquelle il demeurait très lié depuis la retraite de l'abbé Archinric à la fin du X° siècle, il a été entièrement reconstruit dans le deuxième quart du XII° siècle - à l’époque même où la célèbre abbaye arlésienne se dotait des édifices que l'on peut encore y voir.
Ils étaient de même invités à se recueillir au vieux monasterium de Saint-Martin (aujourd'hui Saint-Martin-de-Castillon) ou au prieuré de Saint-Pierre-le-Reclus, situé un peu plus bas près de la route.
Avant Saignon les Roumieux déjà avaient pu s'arrêter à Apt - s'ils ne craignaient pas trop la tentation des ribaudes. De la première cathédrale médiévale, apparemment achevée à la fin du XI° siècle, il ne resterait plus aujourd'hui que le sol de la nef enfoui à 2 mètres sous le pavement actuel. Comme la plupart des édifices, la cathédrale d'Apt en effet a été reconstruite ou très largement remaniée dans le troisième quart du XII° siècle (à l'époque où l'on a entrepris aussi la construction des églises de Sénanque et de Silvacane) avant que les travaux reprissent à la fin du XII° et au début du XIII° siècle pour la construction du bas-côté méridional. Dès le XI° siècle cependant, on avait fort opportunément découvert le tombeau de saint Auspice, évêque d'Apt au III° siècle. Et en 1179 le corps de saint Castor (celui du premier monastère de Ménerbes, et du centre érémitique du vallon de l'Aiguebrun) a été solennellement transféré dans la crypte, permettant aux pèlerins zélés d'aller se recueillir sur ses restes… et au chapitre de prospérer.
Plus bas le terroir de Goult demeure très riche en édifices religieux : outre l'église du village, qui remonte encore en grande partie dans son état actuel au XII° siècle, la chapelle Saint-Michel-de-la-Baume et la petite chapelle aujourd'hui enterrée sous les bâtiments de Notre-Dame-de-Lumières, on peut encore citer la chapelle Saint-Véran sur la rive gauche du Calavon, remarquable par son abside en cul-de-four : elle daterait de la première moitié de ce siècle, bien qu'elle ait été très remaniée par la suite. Enfin nous avons déjà rencontré plus haut la petite chapelle Saint-Pierre de Robion dont la porte s'ouvrant dans la façade occidentale doit être du XIII°.
Pour céder à un jeu de mots facile, c'était un vrai chapelet d'églises, de chapelles et de prieurés qui s'égrenaient pour les pèlerins le long de la voie des Alpes - et un vrai chemin de croix… pour leur bourse.
Mais ce n’est encore pas tout, car il n’y avait pas que le camin roumieu en pays d’Apt. Il ne reste plus rien de la petite abbaye de Sainte-Croix fondée au XII° siècle sur le territoire de Roussillon, ruinée dans les années 1370 par les Tuschins. A Bonnieux cependant, les parties les plus anciennes de l'église paroissiale Saint-Gervais et Saint-Protais datent du troisième quart du XII° siècle. Elles se trouvent aujourd'hui très étroitement imbriquées dans la partie occidentale du monument.
A quelques kilomètres de là, en retrait de la vallée du Calavon, mais toujours sur sa rive gauche, c'est au XIII° siècle qu'un modeste prieuré, bâti au XII° siècle sur l'emplacement d'un ermitage plus ancien, a donné naissance à l'abbaye royale de Saint-Hilaire : c'est en 1254 que saint Louis, de retour de la septième Croisade, y installa des ermites du Mont Carmel.
Au-dessus de la vieille cité épiscopale d'Apt, on a également construit de nouvelles églises - tandis que la plupart des édifices déjà bâtis ont été profondément remaniés, sinon entièrement reconstruits.
C'est pour les fermes éparses du plateau des Claparèdes que la petite église Sainte-Marie (de Buoux) aurait ainsi vu le jour dans la première moitié du XII° siècle : on la trouve mentionnée pour la première fois en 1158, même si l'édifice que l'on voit aujourd'hui ne date sûrement que du début du XIII° siècle. En bordure du plateau, encore, les églises Saint-Vincent, Saint-Pierre-des-Tourettes et Notre-Dame-de-Clermont ont été entièrement reprises dans la seconde moitié du XII° siècle.

Plus au sud, en plein Luberon cette fois, on rencontre le formidable Rocher du Fort de Buoux. Sur le plateau qui le couronne la vieille église elle aussi a été rebâtie, au début du XIII° siècle cette fois-ci, par-dessus ses assises du XI° siècle. Construit en bel appareil, le nouvel édifice présentait une nef de deux travées couverte par une voûte en berceau et terminée par une abside semi-circulaire. Au XIX° siècle on y a relevé une inscription dont la poésie ne laisse de surprendre en ces lieux isolés :

 

IN NONIS JANVARII DEDICATIO (IST)IVS EC(C)L(ES)IE
VOS Q(V)I TRA(N)SITIS Q(V)I (...) FLERE VELITIS
PER ME TRANSITE SVM JANVA VIE

« Dédicace de cette église aux Nones de Janvier. Vous qui passez, qui (...) voulez pleurer, entrez, je suis la porte de la vie. » 69

Au-dessus de l’Aiguebrun là encore, c'est dans la première moitié du XII° siècle qu'aurait été édifiée la chapelle Saint-Pons qui offre une nef à deux travées couverte d'une voûte sur doubleaux, terminée par un transept à trois absidioles. On a vu plus haut que l’on y a retrouvé des autels tabulaires creusés dans leur partie supérieure pour accueillir des reliques : une petite boîte destinée à abriter celles-ci y a même été découverte en place. On ignore pourtant tout de l'histoire de ce petit édifice, aujourd'hui propriété privée… Si un petit habitat du premier Moyen Âge a fait suite ici à l'occupation pré-romaine et gallo-romaine, comme nous l'avons envisagé plus haut, sans doute la chapelle Saint-Pons a-t-elle dû succéder à un édifice plus ancien - comme ce pourrait être encore le cas à Saint-Pierre d'Auribeau, comme c'est le cas à Sainte-Marie-d’Espeil où les bâtiments visibles aujourd'hui ne datent que du XII° siècle alors que l'édifice est attesté dès avant 107570.
Enfin, au cœur même de la vallée de l’Aiguebrun - la Vallis Specula - c'est aussi de la première moitié du XII° siècle que date la majeure partie des vestiges du prieuré Saint-Symphorien, à commencer par sa splendide tour-clocher. Haut de 23 mètres, ce campanile était à l'origine divisé en 4 étages accessibles par un escalier intérieur en bois, reposant sur une base maçonnée. Destiné à signaler au voyageur le sanctuaire susceptible de l'abriter, il avait aussi très certainement une fonction de tour de guet.
En fait, l'aspect extérieur de l’édifice et les renforts de certains murs, les ouvertures qui n'étaient pour la plupart que des meurtrières ainsi que la présence d'une enceinte encore bien visible au siècle dernier71 renforçaient l'impression de petit fortin que devait donner l'édifice.
A la première moitié du XII° s. se rattache également l’aile méridionale, originellement voûtée et garnie d'une absidiole en cul-de-four établie dans un épais massif de maçonnerie qui débordait de l'édifice.
Comme dans la plupart des autres constructions du second âge roman seules les parties maîtresses de l'ensemble (encadrements d'ouvertures, contreforts, angles, corniches) étaient bien appareillées. Le reste était bâti avec des blocs ou moellons plus ou moins bien équarris parmi lesquels on distinguait même ici et là des morceaux de tuiles romaines.
Dans la seconde moitié du XII° siècle un autre remaniement a touché cette fois-ci la nef qui a reçu, plaquées contre les murs anciens, de grandes arcatures à double rouleau, très bien appareillées, qui prenaient appui sur de puissants piliers. Ceci traduirait l'édification tardive de la voûte - si le bâtiment primitif était bien couvert, comme on l'a supposé, d'une toiture sur charpente72. Ainsi qu'à Sénanque ou à Silvacane, cette voûte devait être couverte de lauzes (ou grandes dalles calcaires), de même que le campanile.
Comme pour Saint-Pons, il est regrettable qu'aucun organisme public n'ait pu acquérir, et par-dessus tout conserver, après l'avoir restauré, ce splendide monument - le plus bel édifice roman du Luberon…

POURQUOI TANT DE RECONSTRUCTIONS ?

Un fait demeure troublant. On peut certes admettre que certaines abbayes médiévales immensément riches ont fait reprendre les édifices religieux qui dépendaient d'elles, pour la plus grande gloire du Tout-Puissant, et la leur…

Mais il en va tout autrement des fortifications à l’entretien infiniment plus onéreux pour leurs possesseurs. Même les abbayes y regardaient alors à deux fois : après que Montmajour se fut vu confier le château d'Oppède par innocent III en 1209, l'abbaye n'eut de trêve que le pape reprît son bien73.
On hésite donc à attribuer au seul désir de paraître, et de paraître fort, les remaniements que l'on observe dans les châteaux entre la fin du XII° et le début du XIII° siècle. Même si cette motivation demeure l'une des clés de l'affirmation du pouvoir seigneurial, et joue toujours à ce titre un rôle très important - ainsi qu'en témoigne à Simiane la formidable Rotonde - on sait que les finances de certains seigneurs étaient déjà fort compromises à l'issue de la première Croisade : c'est même là une des causes du développement des Communes.
Pourtant le volume des remaniements, parfois de véritables reconstructions (à Roquefure, à Simiane ou à Buoux par exemple), dépasse largement les besoins militaires de l'époque.
Cela suggère souvent quelque ruine préalable. Mais celle-ci ne peut à toute occasion être imputée à des conflits féodaux du type de celui qui a touché le château Médian à Saignon en 1245, ou aux dégâts occasionnés par les luttes de succession.

Qu'a-t-il donc pu se passer ? Certains ont jadis évoqué pour Avignon l'hypothèse d'un séisme qui, au XIII° siècle, aurait jeté les murailles à bas, et imposé leur reconstruction74.
Les grands tremblements de terre qui ont ravagé Manosque en décembre 1509 et août 1708, Cavaillon en juin 1731, Ménerbes en juillet 1763, Beaumont-de-Pertuis en mars-avril 1812, Lambesc en juin et septembre 190975, de même que la carte des séismes de moindre importance survenus dans la région depuis le XVI° siècle montrent assez que la région se trouve dans une zone à hauts risques76.
La même hypothèse pourrait-elle prévaloir dans le Luberon au XII° siècle ? On n'a aucun récit d'un tel évènement. Mais ceci constitue-t-il une preuve suffisante ?
On observe souvent que les évènements connus de tous sont ceux qui sont les moins bien commentés. Un penseur italien du XVI° siècle, Francesco Guicciardini (François Guichardin pour les Français), l'a fort bien exprimé : « Il me paraît que tous les historiens, sans en excepter aucun, ont erré en ceci qu'ils ont omis de mentionner nombre de choses qui de leur temps étaient connues, en les présumant telles [...]77 ».
On sait qu’en 1169 un tremblement de terre a ravagé la ville de Catane, en Sicile. A-t-il eu des répercussions en Provence ? En 1908, un an avant le séisme de Rognes, la ville de Messine, située sur la même ligne de fracture que Catane, a été détruite… Mais cela ne suffit pas pour établir une relation de causalité. On a eu, avant et après, des évènements parfaitement distincts dans les deux zones.
A la même époque en tout cas la seule trace que l'on ait dans le Luberon d'une éclipse de soleil survenue le 3 juin 1239 consiste en une inscription latino-provençale gravée sur la chapelle Sainte-Madeleine à Mirabeau :

ANNO D(OMI)NI M° CC° XXXIX° III° NON
AS IVNNII SOL OBSCVRATVS FVIT
+ GRADA SI COMENSAS COFENIRAS
OI BEN FARA BEN

« L'an du seigneur 1239, le 3 des nonnes de juin, le soleil fut obscurci. Si tu commences (quelque chose) d'une manière, finis de même. (Celui qui) écoute bien (ceci) fera bien. »

Et il faut aller jusqu'à Sauveterre, dans le Gard, ou à Digne, dans les Alpes-de-Haute-Provence, pour trouver d'autres mentions de cet évènement.
Les textes qui décrivent les séismes médiévaux sont le plus souvent des chroniques - quand il ne s’agit pas de compilations erronées de ces chroniques78 - et elles font cruellement défaut pour la Provence. En 1117, on sait qu’un énorme séisme a secoué toute l’Europe79 : l’Italie du Nord, l’Allemagne, la Belgique, mais aussi l’Autriche, la Pologne et la Bourgogne ont été touchées. Il n’a laissé aucune trace écrite en Provence, où l’on n’a pu manquer pourtant de le ressentir. A défaut d’autre séisme plus avant dans le XII° siècle, ce séisme de 1117 aurait-il pu mettre à mal les bâtiments, et imposer leur reconstruction quelques décennies plus tard ? Cela expliquerait alors que des constructions comme la tour-clocher de Saint-Symphorien (daté de la première moitié du XII° siècle) n’aient apparemment pas été touchées…
Sans doute, en tout cas, faudra-t-il un jour se pencher sur l’ampleur du mouvement de reconstruction générale qui s'est fait jour lors du second âge roman.

 

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